×
Logo en chargement
CHARGEMENT...

L’Afrique avait l’or, ils avaient la Bible : le vieux marché de dupes

Voix du Paysan pour former et informer les citoyens : un engagement pour la justice sociale et climatique.

Ils sont venus avec la croix à la main et sont repartis avec le métal précieux dans les cales. Cinq siècles plus tard, l’Afrique continue de payer le prix d’un échange où la foi fut parfois le paravent de la prédation.

Lorsque les caravelles européennes ont accosté sur les côtes africaines, elles n’ont pas découvert un continent sans richesses, sans savoirs ni civilisations. Elles ont découvert des royaumes, des terres fertiles, des routes commerciales, des hommes et surtout des ressources convoitées. L’or africain brillait déjà dans les échanges internationaux. Puis sont venus les missionnaires, les explorateurs, les administrateurs et, derrière eux, les compagnies.

La Bible fut parfois brandie comme une promesse de salut ; l’or, lui, devint progressivement une promesse de puissance pour ceux qui savaient l’extraire, le contrôler et l’exporter. La formule est peut-être simplifiée, mais elle raconte une mécanique historique : à l’Afrique, on proposait le ciel ; aux autres, on confiait les richesses de la terre.

Il serait pourtant trop facile de transformer cette histoire en procès éternel de l’Occident ou en récit manichéen opposant des Africains naïfs à des Européens prédateurs. Le véritable scandale est plus profond : après les indépendances, le système a souvent changé de drapeau sans changer de logique.

Aujourd’hui encore, l’or, le cobalt, le cuivre, le pétrole, le gaz, le lithium, le coltan et le bois quittent le continent tandis que les économies locales restent fragiles, que les communautés minières vivent dans la précarité et que les bénéfices remontent vers des chaînes de valeur largement contrôlées ailleurs. Le colonialisme n’a peut-être plus le même visage ; l’économie de la dépendance, elle, sait remarquablement se réinventer.

Mais la responsabilité africaine ne peut plus être éludée. Posséder l’or ne suffit pas si l’on ne maîtrise ni son exploitation, ni sa transformation, ni sa commercialisation. Posséder le pétrole ne garantit pas la prospérité si les contrats, la fiscalité, la gouvernance et la redistribution échappent aux citoyens.

L’enjeu du XXIᵉ siècle n’est donc plus seulement de dénoncer ceux qui viennent chercher les richesses africaines : c’est de construire des États capables de négocier, de contrôler, de transformer et de protéger ce qui appartient aux peuples. Le véritable acte de décolonisation économique commence lorsque l’Afrique cesse d’être uniquement le fournisseur de matières premières du monde pour devenir propriétaire d’une partie substantielle de leur valeur.

Alors, lorsque nous rouvrons les yeux, que voyons-nous ? La Bible n’est plus nécessairement dans les mains de ceux qui viennent ; elle est parfois dans les nôtres, tandis que l’or continue de partir. Le problème n’est donc plus seulement de savoir qui nous a trompés hier, mais pourquoi nous acceptons encore aujourd’hui un modèle dans lequel la richesse quitte le continent avant d’avoir transformé la vie de ceux qui vivent au-dessus d’elle.

L’Afrique n’a pas besoin de choisir entre la Bible et l’or. Elle doit pouvoir garder les deux : sa liberté spirituelle, si elle la revendique, et surtout sa souveraineté économique. Car le jour où elle ouvrira les yeux sur la valeur réelle de ses ressources, le vieux marché de dupes prendra fin : on ne lui demandera plus de fermer les yeux pour prier ; on devra désormais négocier avec elle les yeux grands ouverts.

Emmanuel Ndimwiza
Voix du Paysan.

Partager

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

×