Voix du Paysan pour former et informer les citoyens : un engagement pour la justice sociale et climatique.
Dans les Grands Lacs africains, les frontières séparent des États, mais elles ne devraient pas condamner les peuples à se regarder en ennemis. Face aux blessures de l’histoire, aux préjugés et aux discours de haine, une génération peut choisir de bâtir des ponts plutôt que d’hériter des murs.
Le vouloir-vivre ensemble entre Congolais, Rwandais, Burundais et Ougandais ne peut plus rester une formule diplomatique prononcée dans les salles de conférence. Il doit devenir une réalité vécue dans les universités, les écoles, les associations, les médias, les communautés et surtout entre les jeunes. Car dans cette région meurtrie par les conflits, les déplacements forcés et les tensions identitaires, une génération entière risque de grandir avec la peur de l’autre comme héritage. À force de répéter que le voisin est une menace, on finit par transformer le préjugé en vérité et la méfiance en frontière invisible.
Il faut donc changer de méthode. Créer des réseaux régionaux de jeunes partageant les mêmes aspirations — paix, dignité, justice, environnement, entrepreneuriat, culture et développement — pourrait constituer l’un des antidotes les plus puissants aux fractures qui traversent les Grands Lacs. Des jeunes de Goma, Bukavu, Bujumbura, Kigali, Kampala, Kisoro ou encore d’autres villes de la région doivent pouvoir se rencontrer, dialoguer, travailler ensemble et confronter leurs expériences. Ils doivent pouvoir découvrir que derrière les nationalités et les appartenances communautaires se trouvent des préoccupations étonnamment similaires : trouver un emploi, étudier, entreprendre, vivre en sécurité, protéger leur environnement et construire un avenir digne.
Déconstruire les images négatives devient alors une urgence politique, sociale et éducative. L’autre ne peut rester celui que l’on connaît uniquement à travers les récits de guerre, les rumeurs, les réseaux sociaux ou les discours de haine. Il faut multiplier les échanges universitaires, les rencontres culturelles, les projets transfrontaliers, les plateformes numériques de dialogue, les formations communes et les initiatives citoyennes. Les jeunes peuvent devenir les premiers artisans d’une nouvelle narration régionale : une narration qui ne nie ni les blessures ni les responsabilités du passé, mais qui refuse de condamner l’avenir à leur répétition. Se connaître, c’est déjà commencer à désarmer la peur.
Le défi est immense, car les discours de haine prospèrent précisément là où le dialogue disparaît. Ils prospèrent lorsque l’ignorance remplace la connaissance et lorsque la propagande se substitue à l’expérience directe de l’autre. Il faut donc opposer aux réseaux de haine des réseaux de confiance. Aux rumeurs, des faits. Aux préjugés, des rencontres. À la stigmatisation, des témoignages. À la fermeture, des échanges. Et à la mémoire instrumentalisée, une mémoire partagée, capable de reconnaître les souffrances de chacun sans transformer les victimes d’hier en ennemis permanents de demain.
La jeunesse des Grands Lacs ne doit pas attendre que les générations politiques actuelles aient définitivement réglé toutes les querelles de la région pour commencer à construire la paix. Elle peut agir maintenant, à son échelle, en créant des passerelles durables entre les peuples. Un réseau de jeunes Congolais, Rwandais, Burundais et Ougandais engagés pour le vivre-ensemble ne mettrait pas fin à lui seul aux conflits, mais il pourrait contribuer à changer le regard que les peuples portent les uns sur les autres. Car la paix durable ne naît pas seulement des accords signés entre gouvernements : elle se nourrit aussi de relations humaines, d’amitiés transfrontalières et d’une jeunesse qui refuse de laisser la géographie, l’histoire ou la haine décider à sa place de son avenir. Dans les Grands Lacs, il est temps que les jeunes cessent d’être seulement les héritiers des crises et deviennent les bâtisseurs de la coexistence.
Emmanuel Ndimwiza
Éditeur- Voix du Paysan
Grands Lacs : la paix ne se décrète pas, elle se construit entre les jeunesses