Voix du Paysan pour former et informer les citoyens : un engagement pour la justice sociale et climatique.
À Addis-Abeba, planter un arbre n’est pas un simple geste écologique : c’est un acte politique, une promesse faite aux générations futures. Pendant que certaines capitales vivent encore sur un patrimoine végétal hérité du passé, l’Éthiopie semble avoir compris que les villes de demain se construisent aussi avec des racines.
Samedi, dans les rues et les espaces verts d’Addis-Abeba, l’Éthiopie n’a pas seulement planté des arbres : elle a planté un récit national. Celui d’un pays qui entend faire de la transition écologique un instrument de souveraineté, d’aménagement du territoire et, peut-être, de puissance. Dans une Afrique où l’urbanisation galopante transforme les métropoles en fournaises de béton, où les sols s’épuisent et où les épisodes climatiques extrêmes cessent d’être exceptionnels, l’arbre devient une affaire d’État.
Là où certains dirigeants continuent de gérer l’environnement comme une variable secondaire du développement, Addis-Abeba semble vouloir en faire une composante de sa stratégie nationale. Le message est politique : l’Afrique ne doit pas attendre que les autres lui expliquent comment sauver ses forêts, ses villes et ses terres. Elle doit reprendre la maîtrise de son destin écologique.

Car derrière chaque arbre se joue désormais une bataille beaucoup plus vaste : celle de la souveraineté africaine face au changement climatique. Le continent possède une part considérable des ressources naturelles dont dépend l’équilibre écologique mondial, mais demeure l’un des plus vulnérables aux conséquences d’un dérèglement qu’il a largement contribué à provoquer sans en être le principal responsable. Forêts du bassin du Congo, savanes, mangroves, bassins fluviaux, terres agricoles : partout, le patrimoine naturel africain est soumis à la pression de l’agriculture extensive, de l’exploitation minière, du charbon de bois, de l’urbanisation et des infrastructures.
Pendant que les grandes puissances négocient crédits carbone, minerais critiques et accès aux ressources stratégiques, les capitales africaines doivent comprendre que leurs forêts ne sont pas de simples réserves de matières premières. Elles sont des actifs géopolitiques. Celui qui contrôle ses écosystèmes contrôle aussi une partie de son avenir alimentaire, énergétique, sanitaire et économique.

Le véritable enjeu est donc de savoir si Addis-Abeba restera une exception ou deviendra un signal continental. De Goma à Kinshasa, de Bukavu à Nairobi, de Lagos à Dakar, les villes africaines connaissent la même équation explosive : plus d’habitants, plus de béton, plus de déchets, moins d’espaces verts et des chocs climatiques toujours plus brutaux. Il serait pourtant illusoire de croire qu’une campagne de plantation suffira.
L’Afrique doit désormais passer de l’arbre-symbole à l’arbre-politique : protéger les forêts contre les appétits extractifs, intégrer la nature dans les plans d’urbanisme, restaurer les bassins versants, financer l’agroécologie, sécuriser les terres communautaires et faire payer le coût environnemental aux industries qui prospèrent sur la destruction du vivant. Le temps où l’on pouvait opposer développement et environnement est révolu. La question est désormais beaucoup plus brutale : quel développement voulons-nous encore défendre si nos sols, nos eaux et nos forêts disparaissent ?
Addis-Abeba ne détient évidemment pas seule la recette de cette renaissance écologique. Mais elle rappelle au continent une vérité stratégique : l’Afrique ne doit plus être uniquement le terrain où les autres viennent chercher leurs ressources ; elle doit devenir le laboratoire de son propre modèle de développement. Planter un arbre n’est donc pas seulement préparer de l’ombre pour demain. C’est affirmer qu’un continent qui compte plus d’un milliard d’habitants peut décider de son urbanisme, de son alimentation, de ses paysages et de son rapport aux ressources naturelles.

De la Corne de l’Afrique au bassin du Congo, une nouvelle bataille panafricaine pourrait ainsi s’ouvrir : celle de la souveraineté écologique. Encore faut-il que les États cessent de célébrer les arbres le temps d’une journée pour les défendre durant des décennies. Car l’histoire ne retiendra pas combien d’arbres l’Afrique aura plantés pour les photographes. Elle retiendra combien elle aura réussi à sauver de la destruction. Et peut-être qu’un jour, l’arbre planté à Addis-Abeba sera devenu le symbole d’un continent qui aura enfin compris que verdir son territoire, c’est aussi reprendre possession de son avenir.
Emmanuel Ndimwiza
Éditeur- Voix du Paysan