Voix du Paysan pour former et informer les citoyens : un engagement pour la justice sociale et climatique.
Le diagnostic du Dr Édouard Epiphane Yogo est d’une justesse glaçante. Il met en lumière, avec rigueur et lucidité, les dérives multiples du régime tchadien actuel : violences à fondement ethnique, criminalisation de la dissidence, verrouillage de l’espace public, arrestation de figures politiques… Mais au-delà de ce constat, il faut aller plus loin : le régime ne se contente pas de subir les divisions il les fabrique, les instrumentalise, et s’y accroche comme à une matrice de survie.
Depuis la mort du président Idriss Déby Itno, le système en place ne repose ni sur un mandat populaire, ni sur un contrat républicain, mais sur une alliance entre violence légitime confisquée, clientélisme ethno-militaire et accaparement des ressources. C’est un pouvoir sans fondement civique, qui tire sa survie de l’instabilité qu’il organise.
Depuis trois décennies, une seule communauté règne sans partage sur le reste de la communauté nationale. Tous les postes clés politiques, militaires, sécuritaires, économiques sont détenus par cette même communauté, formant un verrou de pouvoir héréditaire et étouffant. Cette concentration exclusive du pouvoir crée des frustrations profondes et durables dans le reste du peuple, privé d’accès aux leviers de décision, relégué à la périphérie de l’État, et réduit à l’obéissance ou à l’exclusion. Avec ce régime, soit tu obéis, soit tu t’exiles, soit tu disparais. Il n’y a pas d’alternative. Il n’y a pas de place pour la dissidence, ni pour l’indépendance morale. Refuser de plier revient à choisir la marginalisation, l’exil forcé, ou pire : la disparition.
La fracture Nord/Sud est entretenue par une politique délibérée de stigmatisation et de marginalisation. Les populations du Sud, historiquement reléguées, sont à nouveau les cibles de violences méthodiques, comme l’ont montré les massacres récents à Mandakao. Mais elles ne sont pas les seules.
Les populations autochtones du bassin du Lac Tchad, notamment les communautés d’éleveurs, de pêcheurs et d’agriculteurs, subissent une marginalisation systématique et violente. Elles sont régulièrement accusées, sans la moindre preuve tangible, d’être proches ou complices de Boko Haram, en raison de leur situation géographique, de leurs pratiques pastorales et de leur mobilité historique entre les frontières. Cette stigmatisation sert de prétexte à des campagnes de répression, à des arrestations arbitraires, à des restrictions de déplacement, et à une surveillance généralisée. Être autochtone du Lac Tchad, aujourd’hui, c’est vivre en suspect permanent.
Parallèlement, leurs terres arables sont confisquées sous prétexte d’aménagement sécuritaire ou de projets de développement, souvent au profit de dignitaires du régime ou de partenaires économiques proches du pouvoir. Le bétail, qui constitue le cœur de leur économie, est régulièrement saisi par les forces de sécurité ou pillé sans justification, ni restitution, ni dédommagement. Ces pratiques délibérées s’inscrivent dans une stratégie de dépossession et d’effacement, qui vise à briser les résistances locales et à intégrer de force ces territoires dans une logique de contrôle autoritaire.
Cette politique silencieuse mais brutale de spoliation et de suspicion alimente un sentiment profond d’injustice, accentue la rupture entre ces populations et l’État central, et jette les bases d’un ressentiment durable. Elle sape les efforts de stabilisation dans la région, fragilise la cohésion nationale, et pourrait à terme engendrer une nouvelle vague de radicalisation ou de résistance armée.
Le régime a ainsi remplacé l’unité nationale par une cartographie de la défiance, divisant le territoire entre zones contrôlées, zones hostiles et zones sacrifiées. La peur, la méfiance et l’assignation identitaire sont devenues des instruments de gouvernance.
Ce pouvoir ne gouverne pas : il s’accapare. Il n’incarne pas la République, il exploite ses ruines. Le népotisme y est devenu systémique : tous les leviers de l’État sont entre les mains d’une poignée de familles, de gendres, de cousins, de frères, de fidèles compagnons d’armes, tous issus du même cercle restreint.
Le pays, pourtant riche en ressources naturelles, est géré comme un gisement privé. Le sous-sol tchadien, riche en pétrole, en uranium, en manganèse, mais surtout en or, fait aujourd’hui l’objet d’un pillage organisé, hors de tout contrôle parlementaire ou citoyen. Des mines artisanales et industrielles sont exploitées dans l’opacité la plus totale, avec des complicités locales, des sociétés-écrans étrangères, et une militarisation croissante des sites aurifères.
Les régions du Tibesti et du Batha, historiquement marginalisées, sont devenues des zones d’extraction incontrôlée où les orpailleurs sont surveillés, rackettés ou chassés, tandis que des cargaisons entières d’or brut quittent le pays via des filières informelles protégées. Les zones de l’Ennedi, du Borkou, du Sila et de l’Ouaddaï sont également concernées par cette ruée vers l’or, souvent au prix de violences communautaires, de déplacements forcés ou d’accords opaques avec des groupes armés.
Le régime n’administre pas les ressources : il les transforme en butin. Aucun mécanisme de redistribution équitable n’est prévu. L’or du peuple finance les villas de la nomenklatura, les dépenses militaires incontrôlées et les comptes offshore. La richesse est extraite dans le silence, et la pauvreté laissée comme héritage.
Au pillage des ressources s’ajoute l’accaparement des terres arables, notamment dans le Sud et dans les zones périphériques du Moyen-Chari, du Mandoul et du Mayo-Kebbi. Sous prétexte de « modernisation agricole » ou de projets de développement, de vastes surfaces cultivables sont confisquées au profit de dignitaires du régime, de sociétés écrans, ou de partenaires étrangers liés à la haute administration. Ce néocolonialisme intérieur, soutenu par des décrets opaques et des complicités locales, alimente un ressentiment sourd. Il prive des milliers de familles de leur seule source de subsistance. Il ravive les blessures anciennes de dépossession et nourrit les appels à l’auto-défense, dans un climat d’impunité totale.
Les massacres dans le Logone Occidental ne sont pas une surprise, mais une répétition. Le régime a appris à tirer profit du chaos : laisser les conflits exploser, s’abstenir d’y intervenir, puis venir proposer l’ordre en échange de la soumission. C’est un vieux réflexe de domination coloniale, mis au goût du jour par une junte post-républicaine.
Les déplacements d’autorités sur les lieux des drames ne débouchent sur rien. Les enquêtes annoncées sont des simulacres. Les coupables sont connus, parfois identifiés, mais jamais jugés. La vérité est étouffée, la douleur est ignorée, la colère est criminalisée.
Dans ce climat de répression systémique, l’arrestation de Succès Masra, président du parti Les Transformateurs et principal visage de l’opposition légale, constitue un basculement. En le privant arbitrairement de sa liberté, sans transparence judiciaire, le régime franchit une nouvelle ligne rouge : toute voix dissidente, même institutionnelle et non violente, devient une cible.
Succès Masra portait une vision de réforme par les urnes, le droit et le dialogue. Son arrestation révèle une volonté assumée d’étouffer l’alternative politique, d’invalider le pluralisme et de verrouiller définitivement le champ démocratique. Il ne s’agit plus de contenir l’opposition : il s’agit de la supprimer.
Le Tchad, jadis pôle de stabilité relative, est devenu un acteur toxique de la région. Son ingérence dans le conflit soudanais, son soutien à des factions armées, sa perméabilité aux trafics transsahariens et son instrumentalisation de la lutte antiterroriste en font aujourd’hui un multiplicateur de chaos, et non un stabilisateur.
Ce double jeu répressif à l’intérieur, manipulateur à l’extérieur menace désormais non seulement les équilibres internes, mais aussi les frontières, les accords de sécurité, et les efforts diplomatiques dans toute la bande sahélo-saharienne.
Il ne s’agit plus d’interpeller, mais de nommer. Le régime tchadien est un régime autoritaire, népotique, extractif et prédateur. Il règne non par l’adhésion, mais par la division ; il se maintient non par le mérite, mais par l’allégeance ; il s’enrichit non par le travail, mais par la spoliation.
Aucune paix durable, aucune stabilité réelle, aucune réconciliation nationale ne sont possibles sans rupture avec cette logique. Il est temps :
• De rompre avec les dynasties militaires et les oligarchies prédatrices ;
• De refonder l’État sur la justice, l’égalité et la redevabilité ;
• D’exiger la restitution du bien public et la fin du pillage organisé ;
• D’engager une transition réelle, inclusive et démilitarisée ;
• Et de conditionner toute aide internationale à des avancées concrètes, vérifiables, et irréversibles.
Le Tchad n’a pas besoin d’un sauveur armé. Il a besoin d’un peuple debout.
La Rédaction