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La carte est sans appel : de 1990 à 2025, l’Afrique a perdu près de 116 millions d’hectares de forêts. Et la RDC, pourtant dépositaire d’une part essentielle de ce patrimoine mondial, en concentre à elle seule la perte la plus vertigineuse : 21,4 millions d’hectares. Derrière ces chiffres se joue désormais une bataille décisive entre conservation, convoitises extractives et survie des communautés.

Il suffit de regarder la carte pour mesurer l’ampleur du désastre. En rouge, les pays africains qui reculent ; en bleu, ceux qui gagnent modestement du couvert forestier. La République démocratique du Congo apparaît tout en bas du classement, avec une perte estimée à 21,4 millions d’hectares entre 1990 et 2025, devant la Tanzanie, l’Angola et le Mozambique. Ce chiffre n’est pas une simple statistique forestière : il raconte la lente érosion d’un patrimoine dont dépendent des millions de Congolais, mais aussi l’équilibre climatique bien au-delà des frontières nationales. Pendant que quelques pays engrangent des gains relativement modestes — l’Afrique du Sud affichant environ 3,1 millions d’hectares supplémentaires — le cœur forestier du continent continue de saigner. La carte publiée à partir des données du Global Forest Resources Assessment 2025 devrait être accrochée dans tous les bureaux où se décident les politiques foncières et extractives de la RDC.

Et pourtant, au moment où le monde prétend vouloir protéger ses dernières grandes réserves naturelles, Kinshasa semble emprunter une trajectoire paradoxale. Le Couloir Vert Kivu-Kinshasa, présenté comme une grande ambition de conservation et de développement durable, aurait dû constituer une digue contre la déforestation. Il risque au contraire de devenir un territoire de compromis, où les discours sur la protection de la nature se fracassent contre l’appétit des hydrocarbures et des minerais. Si l’ouverture de l’essentiel de cette réserve aux activités extractives se confirme, le paradoxe serait saisissant : créer une immense zone censée protéger les forêts, tout en permettant que les mêmes espaces soient progressivement livrés aux forages, aux routes, aux concessions et à l’exploitation minière. À quoi sert alors de dessiner des frontières vertes sur les cartes si, derrière ces frontières, les bulldozers disposent d’un permis d’entrer ?

Le danger dépasse largement la question des arbres abattus. Dans les forêts primaires du bassin du Congo et les tourbières du Kivu-Kinshasa, chaque hectare détruit peut libérer du carbone longtemps stocké, fragmenter des habitats, bouleverser les cycles de l’eau et fragiliser des communautés dont les économies reposent sur l’agriculture, les forêts et les ressources naturelles. Faire entrer l’industrie pétrolière et minière dans ces écosystèmes revient donc à jouer avec une richesse que les bilans financiers classiques ne savent pas comptabiliser. Un baril extrait aujourd’hui peut produire des recettes ; une tourbière détruite, elle, peut produire des décennies de conséquences. La véritable question n’est donc plus de savoir si la RDC possède des ressources à exploiter. Elle est de savoir quel héritage elle entend laisser à ceux qui viendront après nous.

La RDC se trouve ainsi devant un choix historique. Elle peut considérer ses forêts comme un stock de terres disponibles pour les prochaines concessions, ou les reconnaître comme une infrastructure naturelle stratégique, aussi importante que ses routes, ses barrages ou ses richesses minières. Protéger le Couloir Vert Kivu-Kinshasa ne signifie pas condamner le développement : cela impose de repenser le développement, de placer les communautés au centre des décisions et de soumettre tout projet extractif à une exigence environnementale et climatique à la hauteur des enjeux. Car lorsque la dernière forêt aura disparu, aucun contrat pétrolier, aucune tonne de cobalt et aucun dividende minier ne permettra de la racheter. Le Congo ne peut pas se permettre de gagner quelques milliards aujourd’hui en hypothéquant un patrimoine naturel que le monde entier considère comme irremplaçable. La carte est déjà un avertissement. Il appartient désormais aux décideurs de ne pas en faire une prophétie.
Emmanuel Ndimwiza
Éditeur- Voix du Paysan