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À Goma, la Journée internationale de la femme africaine prend une résonance singulière. Dans une région meurtrie par les conflits, le « Chocheya Karama » porté par Africa Reconciled / VICOBA dépasse le cadre d’une célébration symbolique : il devient une stratégie de résilience, un acte de dignité collective et une réponse concrète aux fractures sociales laissées par la guerre.
Il est des commémorations qui se contentent d’occuper une date dans le calendrier, et d’autres qui interrogent la conscience des nations. À Goma, où les accords de paix se succèdent sans toujours faire taire les armes, la Journée internationale de la femme africaine appartient à cette seconde catégorie. Elle rappelle que l’histoire de l’Afrique ne s’est jamais écrite uniquement dans les palais présidentiels ni sur les champs de bataille, mais aussi dans ces espaces modestes où des femmes refusent que la peur devienne une culture. Hannah Arendt écrivait que le pouvoir naît de la capacité des êtres humains à agir ensemble ; c’est précisément cette puissance collective que traduit le « Chocheya Karama ». Plus qu’un slogan porté par Africa Reconciled / VICOBA, il est une éthique de la proximité, une manière de réinventer le politique par le lien social lorsque les institutions vacillent et que la violence prétend imposer sa propre légitimité.

Les guerres modernes ne détruisent pas seulement des routes, des écoles ou des hôpitaux ; elles fragmentent les imaginaires, installent la méfiance comme réflexe quotidien et transforment les voisins en étrangers. Pourtant, c’est souvent dans ces failles que surgissent les formes les plus discrètes de résistance. Les groupes d’épargne et de solidarité accompagnés par Africa Reconciled / VICOBA illustrent cette diplomatie du quotidien qui reconstruit ce que les armes ont tenté d’effacer. Une cotisation n’est plus seulement un geste économique ; elle devient un pacte de confiance. Une réunion communautaire cesse d’être un simple rendez-vous ; elle recompose une citoyenneté abîmée. Là où les logiques de guerre fabriquent l’isolement, les femmes recréent des communautés. Là où la violence cherche à confisquer l’avenir, elles réintroduisent l’espérance dans le langage des gestes ordinaires.
Cette dynamique dépasse largement les frontières de Goma. De la ceinture verte initiée par Wangari Maathai aux politiques de réconciliation défendues par Ellen Johnson Sirleaf au Liberia, le continent africain offre de multiples démonstrations qu’aucune paix durable ne se construit sans le leadership des femmes. Les géopoliticiens parlent volontiers de sécurité régionale, de stabilisation ou de reconstruction post-conflit ; ils oublient parfois que ces ambitions demeurent abstraites tant qu’elles ne prennent pas racine dans les communautés. En faisant du leadership féminin, de la cohésion sociale et de la solidarité économique les piliers de son action, Africa Reconciled / VICOBA rappelle que la paix n’est pas uniquement un traité signé entre élites, mais une pratique quotidienne qui se cultive dans les quartiers, les familles et les réseaux de solidarité. Le « Chocheya Karama » devient ainsi une réponse profondément politique, parce qu’il restaure ce que toutes les guerres cherchent d’abord à détruire : la confiance.

C’est peut-être là que réside la véritable mesure de la puissance d’une nation. Non dans l’accumulation des armes, ni dans la rhétorique martiale, mais dans sa capacité à protéger celles qui portent la vie, transmettent les valeurs et réparent les fractures invisibles laissées par les conflits. À Goma, la Journée internationale de la femme africaine ne devrait donc pas être un simple hommage rituel ; elle constitue un rappel exigeant adressé aux décideurs comme aux partenaires internationaux. Investir dans les femmes, c’est investir dans la stabilité régionale ; renforcer leur autonomie, c’est consolider les fondations mêmes de la paix. Le « Chocheya Karama » nous enseigne finalement une vérité que les crises font trop souvent oublier : les victoires les plus durables ne naissent pas toujours des négociations diplomatiques ou des rapports de force militaires, mais de ces femmes qui, chaque jour, transforment les blessures de la guerre en une promesse obstinée d’avenir.
Emmanuel Ndimwiza
Éditeur- Voix du Paysan.