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Derrière la beauté du lac Kivu : enquête sur l’exclusion des enfants d’Idjwi et les défis d’accès à l’éducation, à la santé et à la protection

Voix du Paysan pour former et informer les citoyens : un engagement pour la justice sociale et climatique.

Cette investigation vise à documenter les réalités vécues par les enfants des communautés insulaires d’Idjwi afin de produire des données de terrain, amplifier leur voix et identifier des pistes d’action pour les acteurs du développement, les pouvoirs publics et les partenaires humanitaires.

Sur les rivages escarpés et les villages isolés de l’île d’Idjwi, au cœur du lac Kivu, des milliers d’enfants grandissent dans une réalité que peu de Congolais connaissent et que les médias documentent rarement. Au cours de cette investigation menée dans plusieurs localités insulaires, les récits recueillis auprès des enfants révèlent une même trajectoire marquée par l’éloignement des services essentiels. Je pars à l’école avant le lever du soleil et je rentre parfois quand il fait déjà nuit, raconte Patrick, 13 ans, rencontré dans un village de la partie nord de l’île. Pour certains élèves, plusieurs kilomètres de marche s’ajoutent à une traversée en pirogue lorsque les écoles secondaires ou les centres de santé sont situés dans d’autres localités.

Selon les témoignages recueillis, l’absence d’infrastructures routières, le coût du transport lacustre et l’insuffisance des établissements scolaires contribuent à des abandons fréquents, particulièrement au passage du primaire au secondaire. Cette situation rejoint les constats dressés d’ailleurs sur les difficultés d’accès aux services sociaux dans les zones enclavées du Sud-Kivu (Radio Okapi, 2023-2025 ; UNICEF RDC, 2023).

Les enfants interrogés décrivent également un accès limité aux soins de santé et aux services d’état civil. Plusieurs affirment n’avoir jamais possédé d’acte de naissance ou ignorent les procédures permettant son obtention. Lorsqu’un enfant tombe gravement malade, les familles doivent parfois parcourir de longues distances sur le lac pour atteindre un centre médical mieux équipé. Les filles apparaissent comme les plus vulnérables.

Des adolescentes rencontrées dans la chefferie Ntambuka évoquent les risques de harcèlement pendant les déplacements, les mariages précoces favorisés par la pauvreté et les abandons scolaires liés aux grossesses précoces. Nos investigations sur terrain montrent que la distance vers les infrastructures éducatives demeure l’un des principaux facteurs d’exclusion scolaire dans les zones rurales enclavées, particulièrement chez les filles.

Les parents rencontrés sur l’île racontent une histoire qui se répète depuis plusieurs générations. Ce que vivent nos enfants aujourd’hui, nous l’avons vécu hier, confie un père de famille de plus de soixante ans rencontré dans la chefferie de Rubenga.

Plusieurs adultes, que nous avons croisé lors de notre investigation se souviennent avoir parcouru des heures à pied pour accéder à l’école ou à un dispensaire. Certains n’ont jamais achevé leur scolarité faute de moyens ou à cause de l’éloignement des établissements.

Cette transmission intergénérationnelle de la précarité illustre ce que les spécialistes du développement qualifient de cycle territorial de l’exclusion, où l’absence prolongée d’investissements publics réduit les perspectives économiques et sociales de communautés entières (De Herdt & Titeca, 2019 ; PNUD, 2024).

Malgré leur contribution à l’économie locale, notamment à travers la pêche et l’agriculture, les habitants insulaires d’Idjwi estiment rester à la périphérie des politiques publiques nationales, une réalité également relevée dans les analyses récentes sur le développement de la République démocratique du Congo (Banque mondiale, 2024).

Face à cette situation, les communautés ne restent pourtant pas passives. Dans plusieurs villages, des parents se regroupent pour construire des salles de classe communautaires, financer des pirogues de transport scolaire pour se déplacer d’un îlot à l’autre comme Kinyabalanga, Nyamizi, Muhembe, Irhe, etc. ou organiser des mécanismes locaux de solidarité pour les soins médicaux.

Des leaders communautaires, comme Bizaza Mutabazi, plaident pour la création d’internats ruraux, le renforcement des centres de santé de proximité, l’enregistrement mobile des naissances et l’amélioration des infrastructures de transport lacustre sécurisées. Les habitants interrogés soulignent également la nécessité d’une collaboration plus étroite entre l’État, les organisations humanitaires et les partenaires internationaux afin de rompre l’isolement qui prive encore des milliers d’enfants de leurs droits fondamentaux (UNICEF RDC, 2023 ; PNUD, 2024). À Idjwi, derrière la beauté du lac Kivu, se cache une urgence silencieuse : celle d’une génération entière qui attend d’être vue, entendue et intégrée aux priorités du développement.

La Rédaction

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