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Tanga, le nouveau pari pétrolier de l’Afrique de l’Est

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De Kampala à Dar es-Salaam, le pétrole ne veut plus seulement traverser l’Afrique : il veut désormais y être transformé. Avec Vitol Bahrain, la Tanzanie et l’Ouganda veulent faire de Tanga un cœur énergétique régional, dans une opération annoncée à plus de 20 milliards de dollars.

À Tanga, l’Afrique de l’Est change de braquet. La Tanzanie, l’Ouganda et Vitol Bahrain ont signé un protocole d’accord pour développer un vaste hub énergétique régional consacré au raffinage, au stockage, à la logistique, au commerce et à la distribution des produits pétroliers. Les autorités parlent d’un potentiel d’investissement supérieur à 20 milliards de dollars. Mais précision importante : il ne s’agit pas encore d’un décaissement ferme de 20 milliards, ni d’un simple contrat pour une raffinerie ; le protocole pose les bases d’un programme d’infrastructures beaucoup plus large.

Le symbole est puissant. Pendant des décennies, l’Afrique a exporté ses matières premières pour importer ensuite leur valeur ajoutée. À Tanga, Kampala et Dodoma veulent inverser cette mécanique : faire arriver le pétrole, le stocker, le raffiner, le transporter et le commercialiser depuis le continent. L’objectif est aussi de prolonger la logique de l’EACOP, qui relie les ressources pétrolières ougandaises au littoral tanzanien. Tanga pourrait ainsi devenir bien davantage qu’un terminus : une porte d’entrée et de sortie énergétique pour toute l’Afrique de l’Est.

Mais derrière les milliards et les cérémonies officielles se cache une bataille plus profonde : celle de la souveraineté économique. L’Ouganda prépare sa raffinerie de Hoima, tandis que la Tanzanie veut transformer son avantage géographique en puissance industrielle. Les deux projets sont présentés comme complémentaires, avec notamment l’idée d’un réseau de produits pétroliers capable de fonctionner dans les deux sens selon la demande. À terme, le marché visé dépasse largement les frontières tanzaniennes et ougandaises, avec des débouchés annoncés vers plusieurs pays enclavés, dont le Rwanda, le Soudan du Sud et l’est de la RDC.

Pourtant, il serait naïf de confondre investissement et développement. Vingt milliards de dollars sur le papier ne valent rien si les emplois qualifiés, les compétences, les technologies et les revenus restent captés ailleurs. L’arrivée d’un géant mondial du négoce comme Vitol apporte des capacités financières, commerciales et logistiques, mais elle impose aussi une question brutale : qui contrôlera réellement la chaîne de valeur ? L’Afrique de l’Est doit éviter que ses ressources changent simplement de tuyaux sans changer de propriétaires, de bénéficiaires et de rapports de force.

Tanga pourrait donc devenir le laboratoire d’une nouvelle Afrique énergétique — ou un énième monument à la promesse industrielle. Le véritable succès ne se mesurera ni à la taille des investissements annoncés ni au nombre de barils raffinés, mais à la capacité de cette infrastructure à produire des industries locales, des emplois décents, des recettes publiques transparentes et une énergie plus accessible aux populations. Le pétrole peut transporter des milliards ; il ne transporte pas automatiquement la prospérité. C’est à Kampala et à Dodoma de démontrer que cette fois, l’Afrique ne se contentera pas d’extraire et d’exporter : elle veut transformer, négocier et surtout décider.

Emmanuel Ndimwiza
Éditeur- Voix du Paysan

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