À Tchomia, la voix des pêcheurs monte. Entre réglementation contestée, tracasseries, pillages et arrestations par la marine ougandaise, le lac Albert ressemble de plus en plus à une frontière sans protection pour ceux qui y vivent.
Le mercredi 26 août, Tchomia a accueilli une rencontre qui avait des allures de cri d’alarme. Sous la conduite de Sa Majesté Kahwa Panga Mandro, Chef de la Chefferie des Bahema Banywagi, en collaboration avec Moïse UWECI WELEKANO, président de la FECOPELA, et les services de sécurité, les pêcheurs ont posé leurs doléances sur la table. Derrière les mots administratifs — réglementation, limites lacustres, sécurité — se dessine une réalité autrement plus brutale : celle d’hommes dont la survie dépend d’un lac devenu espace de tensions.
La question des filets sennes cristallise une partie du malaise. Réglementer la pêche peut être nécessaire pour préserver les ressources halieutiques, mais encore faut-il que la loi soit comprise, équitablement appliquée et accompagnée de solutions pour les communautés qui en dépendent. Une réglementation qui se transforme en instrument de tracasserie risque de produire l’inverse de l’objectif recherché : pousser les pêcheurs dans la clandestinité plutôt que les associer à la gestion durable du lac.

Plus préoccupante encore est la question des arrestations répétées de pêcheurs congolais par la marine ougandaise, sur fond de frontières lacustres mal comprises ou insuffisamment matérialisées. Lorsqu’un pêcheur prend le large, il ne devrait pas devenir, par le simple jeu d’une ligne invisible, un suspect ou une proie. Kinshasa et Kampala ne peuvent éternellement laisser les communautés riveraines payer le prix de leurs ambiguïtés frontalières. Une frontière qui n’est pas clairement connue, expliquée et respectée devient une fabrique quotidienne d’incidents.

La rencontre de Tchomia doit donc dépasser le cadre d’une simple réunion de doléances. Elle appelle une réponse politique, sécuritaire et diplomatique : clarification des limites lacustres, mécanismes de prévention des arrestations, lutte contre les pillages et les tracasseries, mais aussi dialogue régulier entre pêcheurs congolais et ougandais. Protéger le lac Albert, ce n’est pas seulement surveiller ses eaux ; c’est aussi protéger ceux qui y travaillent, garantir leurs droits et leur offrir un cadre de pêche à la fois durable et sécurisé.
Car derrière chaque pirogue immobilisée, chaque filet confisqué et chaque pêcheur arrêté, il y a une famille qui attend. Le lac Albert ne peut devenir une mer de peur pour ceux qui en tirent leur subsistance. À Tchomia, les pêcheurs n’ont pas seulement demandé qu’on les écoute : ils ont rappelé à l’État que sa souveraineté se mesure aussi à sa capacité de protéger les citoyens jusque sur les eaux où ils gagnent leur pain.
Emmanuel Ndimwiza
Éditeur- Voix du Paysan