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À Beni, une centaine d’étudiants ont transformé une tribune sur les disparités salariales en réquisitoire contre l’opacité budgétaire et le train de vie des institutions. Leur message est simple : à compétence égale, rémunération égale ; à argent public, transparence publique.
Le jeudi 13 août, au Centre d’Accueil Protestant de la CBCA à Beni, la Tribune d’Expression Populaire organisée par la coalition Congo N’Est Pas À Vendre (CNPAV), autour de l’analyse d’AFREWATCH et du CNPAV présentée par Congo Nouveau asbl, a mis à nu une contradiction qui mine l’État congolais : jamais le budget national n’a semblé aussi important, jamais les écarts entre ceux qui servent l’État n’ont paru aussi vertigineux. Dans un pays où plus de 70 % de la population vivrait avec moins de 2,15 dollars par jour, la progression du budget ne peut être une bonne nouvelle si elle s’accompagne d’une explosion des dépenses institutionnelles, de primes opaques et d’avantages réservés à quelques catégories. En 2024, les dépenses de fonctionnement des institutions auraient atteint 124 % d’exécution, celles des ministères 139 %, tandis que les investissements sociaux et productifs demeuraient désespérément faibles. Le problème n’est donc plus seulement celui du salaire : c’est celui d’un État qui semble avoir perdu le sens de ses priorités.

Le plus préoccupant est que cette fracture salariale nourrit une véritable défiance civique. À diplôme et grade comparables, les rémunérations peuvent varier fortement sans que la performance, la responsabilité ou la pénibilité du travail ne justifient toujours ces écarts. Pendant que certaines administrations peinent à retenir enseignants, chercheurs, médecins ou agents territoriaux, les mécanismes de primes, fonds spéciaux et lignes budgétaires difficilement traçables entretiennent l’impression d’un « gouvernement parallèle », où l’argent public échappe parfois aux règles ordinaires de contrôle. L’enjeu dépasse donc la comptabilité : il touche à l’article 36 de la Constitution, qui consacre le droit à une rémunération équitable, et à l’article 58, qui commande une redistribution équitable des richesses nationales. Une République ne peut durablement demander des sacrifices à ses citoyens tout en laissant prospérer une administration à géométrie variable.

Mais le mérite de la rencontre de Beni est d’avoir refusé de transformer l’indignation en simple spectacle. Les étudiants ont pris des engagements et formulé des exigences concrètes : répercuter les résultats de l’étude dans leurs cercles d’influence, soutenir les actions des syndicats et appeler le CNPAV à intensifier son plaidoyer pour que ces révélations soient connues du plus grand nombre. Ils ont demandé que des critères objectifs président à la nomination des contrôleurs de l’administration publique, que « compétence égale » signifie effectivement « rémunération égale », et que chaque citoyen commence par un changement individuel avant d’exiger celui des institutions. Ils ont surtout rappelé une vérité politiquement inconfortable : ceux qui profitent des « magouilles » ne seront pas nécessairement ceux qui les dénonceront. La citoyenneté ne peut donc être sous-traitée à quelques organisations : chacun doit prendre sa part dans la dénonciation et le contrôle de la gestion publique.

La balle est désormais dans le camp de l’État. Harmoniser les grilles salariales et les équivalences de grades, plafonner légalement les primes et avantages, réduire le train de vie institutionnel, rendre les fonds spéciaux traçables, publier les dépenses par administration, renforcer réellement la Cour des comptes, imposer des audits indépendants annuels et réorienter les ressources vers l’éducation, la santé, l’agriculture, les infrastructures et les secteurs créateurs d’emplois : voilà le chantier. Les étudiants de Beni demandent aussi une loi sur la régulation des rémunérations publiques et une autorité nationale capable de centraliser, harmoniser et vérifier salaires, primes et avantages payés par l’État. Ce n’est pas une revendication de plus ; c’est une question de survie démocratique. Car un budget qui finance mieux le confort de ses institutions que l’avenir de son peuple cesse d’être un instrument de développement. Il devient le miroir d’une République qui, malgré ses richesses, continue de demander aux plus nombreux de payer le prix de ses inégalités.
Emmanuel Ndimwiza
Éditeur- Voix du Paysan.