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À Goma, même l’incertitude a fini par devenir une habitude. Entre le lac, le volcan et les nuits qui ne promettent rien, une ville continue pourtant de vivre, de rêver et de défier l’absurde.
Goma est sans doute l’une des rares villes au monde où l’on peut avoir mille raisons de partir et mille et une raisons de rester. Ici, la frontière entre 18 heures et 6 heures du matin demeure une énigme presque administrative : le jour s’en va, la nuit arrive, et chacun semble connaître les règles sans que personne ne les ait jamais clairement écrites. C’est peut-être cela, le génie local : transformer l’incertitude en calendrier, l’inquiétude en routine et la résilience en politique publique. On pourrait même croire que la ville a inventé une nouvelle science : celle de vivre normalement dans l’anormal, avec cette élégance tragique de ceux qui savent que demain ne leur doit absolument rien.
Au bord du lac Kivu, pourtant, la jeunesse continue de s’asseoir, de discuter, d’observer les eaux et d’y puiser — symboliquement — cette sagesse que les livres officiels ont parfois oublié de transmettre. Goma apprend à ses enfants une leçon que beaucoup de capitales auraient intérêt à étudier : une ville ne se résume ni à ses barricades, ni à ses communiqués, ni aux statistiques de ses malheurs. Elle se mesure aussi à la capacité de ses habitants à ouvrir une boutique le matin, à envoyer un enfant à l’école, à créer une entreprise, à rire sur une terrasse et à regarder le soleil traverser le lac comme si le monde était encore parfaitement raisonnable. Dans cette ville, la vie a décidément mauvais caractère : elle refuse obstinément de disparaître.
Et quel décor pour cette insubordination ! Le Nyiragongo veille comme un vieux gardien dont personne n’ose demander le bulletin de santé ; le mont Goma contemple le lac Kivu avec cette majesté silencieuse des témoins qui en ont trop vu. Au loin, la lumière semble filer vers Idjwi, puis poursuivre sa route vers l’ouest, là où s’étendent d’autres terres, d’autres peuples, d’autres mémoires et les multiples civilisations congolaises. Goma est ainsi placée entre la terre qui tremble et l’eau qui apaise, entre la mémoire et l’avenir, entre la peur et l’espérance. Une situation presque parfaite pour comprendre la République : beaucoup de promesses au-dessus du volcan, beaucoup de patience au bord du lac et, entre les deux, un peuple prié de rester calme.
Le plus extraordinaire, finalement, est que Goma refuse encore de comprendre qu’elle devrait être vaincue. Elle continue de commercer, d’étudier, de créer, d’aimer et d’espérer, comme si les crises successives n’étaient qu’une mauvaise plaisanterie de l’Histoire. Peut-être faudrait-il donc remercier ceux qui, depuis des années, lui offrent involontairement cette extraordinaire formation à la résilience : grâce à eux, les Gomatraciens sont devenus experts en survie, en adaptation et en patience — des compétences que nul curriculum universitaire n’enseigne aussi bien. Mais qu’on ne s’y trompe pas : derrière l’ironie se cache une question terriblement sérieuse. Combien de temps une population peut-elle être sommée de s’habituer à l’inacceptable ? Goma ne demande pas le miracle. Elle demande simplement le droit de vivre comme une ville ordinaire. Et c’est peut-être, dans cette République où l’exception est devenue la règle, la revendication la plus révolutionnaire de toutes.
Emmanuel Ndimwiza
Éditeur- Voix du Paysan.
Goma, cette ville qu’on n’arrive jamais à abandonner