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Six millions en marche : le dernier grand sanctuaire migratoire d’Afrique à la croisée des chemins

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Au Soudan du Sud, près de six millions d’antilopes traversent encore librement l’un des derniers grands espaces sauvages de la planète. Mais routes, chasse, expansion humaine et convoitises pétrolières menacent déjà ce miracle que des décennies de guerre avaient, paradoxalement, contribué à préserver.

Pendant que le monde regardait ailleurs, la nature écrivait au Soudan du Sud l’une de ses plus belles épopées. Des millions de cobes à oreilles blanches, de damalisques, de reduncas et de gazelles parcourent chaque année des dizaines de milliers de kilomètres, au rythme des pluies et des saisons. Une migration plus vaste encore que celle, pourtant mythique, des gnous d’Afrique de l’Est. Six millions d’animaux en mouvement : une mer vivante que l’humanité a longtemps ignorée.

Le paradoxe est brutal. La guerre, qui a ravagé les sociétés humaines, a aussi empêché les routes, l’agriculture intensive et la chasse commerciale de pénétrer certains territoires. La paix, aujourd’hui indispensable aux populations, ouvre simultanément la porte à de nouvelles menaces. Routes, implantation humaine, braconnage et exploration pétrolière peuvent transformer en quelques années un territoire continu en archipel de parcelles isolées. Or une migration ne survit pas dans des îlots : elle a besoin de corridors, d’eau, de pâturages et de liberté.

Le véritable enjeu n’est donc pas de choisir entre l’homme et l’animal. Il est de comprendre que leur avenir peut être commun. Les communautés sud-soudanaises, qui vivent au cœur de ces paysages, doivent être placées au centre de la conservation. Réserves communautaires, zones de mise bas protégées, points d’eau sécurisés et lutte contre le braconnage peuvent permettre de préserver la faune sans confisquer les terres aux populations. La conservation ne peut réussir que si elle devient aussi une affaire de dignité, de revenus et de souveraineté locale.

Mais le temps presse. Une route mal planifiée, un champ installé sur un corridor migratoire ou un projet extractif implanté au mauvais endroit peuvent suffire à briser des millénaires de mouvements saisonniers. Et lorsqu’un corridor écologique disparaît sous le béton, les frontières administratives ou les derricks, il ne se reconstitue pas par décret. Le Soudan du Sud possède encore ce que tant d’autres pays africains ont déjà perdu : un paysage où la faune sauvage peut circuler à l’échelle d’un continent.

Il appartient désormais aux autorités, aux communautés et aux acteurs de la conservation de décider quel héritage ils veulent laisser. Faire du Soudan du Sud un nouveau front de l’exploitation à outrance, ou protéger l’un des derniers grands spectacles sauvages de la Terre ? Les six millions d’antilopes n’attendront pas nos hésitations. Leur migration est une chance écologique, mais aussi un avertissement : dans la bataille pour préserver la nature, le meilleur moment pour protéger un corridor est toujours avant qu’il ne soit coupé.

Emmanuel Ndimwiza
Éditeur- Voix du Paysan.

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