Voix du Paysan pour former et informer les citoyens : un engagement pour la justice sociale et climatique.
Ils protègent les forêts, les rivières et les savoirs que le monde prétend désormais sauver. Pourtant, ceux qui vivent depuis des générations au plus près de la nature sont les premiers chassés de leurs terres par l’exploitation minière, la déforestation et un tourisme sans limites.
Ils sont les gardiens silencieux d’un patrimoine que l’humanité entière revendique, mais qu’elle protège si mal. Dans les forêts du bassin du Congo, de l’Amazonie ou de l’Asie du Sud-Est, les peuples autochtones ont développé, génération après génération, des pratiques de gestion des terres fondées sur l’équilibre plutôt que sur l’épuisement. Leur connaissance des plantes, des cycles de l’eau, des sols, des espèces animales et des saisons constitue une bibliothèque vivante, souvent plus ancienne que les frontières politiques qui découpent aujourd’hui leurs territoires. Ils ne considèrent pas la forêt comme une simple réserve de bois, le fleuve comme une voie de transport ou le sous-sol comme un coffre-fort minéral : la terre est à la fois mémoire, identité, nourriture et héritage. Leur rôle dans la préservation de la biodiversité et dans la lutte contre le dérèglement climatique n’est donc plus une affaire de romantisme écologique. C’est une réalité scientifique, sociale et politique.
Mais pendant que les conférences internationales célèbrent la biodiversité, les bulldozers avancent. L’exploitation minière grignote les territoires, la déforestation détruit les habitats, les infrastructures fragmentent les écosystèmes et le tourisme de masse transforme parfois des espaces sacrés en simples destinations commerciales. À cela s’ajoutent les maladies, la pollution des eaux, l’insécurité alimentaire, les déplacements forcés et l’érosion des langues et des cultures. Le paradoxe est brutal : ceux qui ont le moins contribué à la crise écologique en paient souvent le prix le plus lourd. Lorsqu’une forêt disparaît, ce n’est pas seulement un couvert végétal qui s’effondre ; c’est une pharmacie, une école, un cimetière, un lieu de mémoire et parfois tout un monde spirituel qui disparaît avec elle. La violence environnementale devient alors une violence culturelle.
Il faut désormais sortir des beaux discours pour entrer dans l’ère des garanties concrètes. La première urgence est de reconnaître et sécuriser juridiquement les droits fonciers et territoriaux des peuples autochtones, avec leur participation réelle aux décisions qui concernent leurs terres. Aucun projet minier, forestier, touristique ou infrastructurel ne devrait être imposé sans consultation libre, préalable et éclairée. Les États doivent renforcer les mécanismes de protection contre les expulsions, la spoliation et les violences, tandis que les entreprises doivent répondre de leurs impacts sociaux et environnementaux. Les financements climatiques et ceux consacrés à la conservation doivent parvenir directement aux communautés, et non se perdre dans les labyrinthes administratifs. Enfin, les savoirs autochtones doivent être considérés comme une expertise à part entière, associée à la science moderne dans la restauration des écosystèmes, l’agroécologie et la gestion durable des ressources.
Protéger les peuples autochtones n’est donc pas leur accorder une faveur : c’est protéger une partie essentielle de l’avenir collectif. Le monde ne peut continuer à applaudir les gardiens de la Terre dans les sommets internationaux tout en tolérant, sur le terrain, la destruction de leurs territoires. Il est temps de renverser la logique : faire du respect des droits autochtones une condition de la transition écologique, de la conservation de la biodiversité et du développement. Car une forêt protégée sans ses communautés peut devenir une forteresse vide ; une politique climatique sans justice peut devenir une nouvelle forme d’exclusion. La véritable modernité ne consistera pas à apprendre aux peuples autochtones comment sauver la Terre, mais à écouter ceux qui, depuis des siècles, savent déjà comment ne pas la détruire.
Emmanuel Ndimwiza
Éditeur- Voix du Paysan.
Peuples autochtones : quand les gardiens de la Terre deviennent les sacrifiés du progrès