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Derrière la pollution plastique se joue une bataille de pouvoir entre les intérêts de l’industrie pétrochimique mondiale et le droit des pays africains à protéger leurs écosystèmes. En ouvrant le débat sur le renforcement de son arsenal juridique, la RDC est appelée à choisir entre la dépendance au modèle du tout-jetable et l’affirmation de sa souveraineté écologique.
La pollution plastique n’est plus seulement une crise environnementale ni un défi de gestion des déchets. Elle s’est imposée comme l’un des nouveaux terrains de confrontation de la géopolitique mondiale, où se croisent les intérêts de l’industrie pétrochimique, les stratégies énergétiques des États producteurs d’hydrocarbures, les impératifs climatiques et les revendications croissantes des pays du Sud en faveur d’une justice environnementale. À mesure que la transition énergétique menace la demande en carburants fossiles, les plastiques apparaissent comme l’un des principaux relais de croissance des groupes pétrochimiques mondiaux, faisant de leur production un enjeu économique majeur.
Les projections du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) alertent sur une possible multiplication de la production mondiale de plastique d’ici au milieu du siècle si aucune rupture politique n’intervient. Les conséquences sont déjà visibles sur le continent africain, qui ne représente qu’une faible part de cette production mais supporte une fraction disproportionnée des coûts environnementaux, sanitaires et économiques.
Chaque bouteille rejetée dans le fleuve Congo, chaque sachet qui obstrue les caniveaux de Kinshasa ou dégrade les terres agricoles rappelle que les externalités d’un modèle industriel mondialisé se déplacent vers les territoires les moins responsables de leur création. Dans ce contexte, l’atelier organisé à Kinshasa par Greenpeace Afrique avec le ministère de l’Environnement dépasse largement le cadre d’une concertation technique : il pose la question de la capacité de la République démocratique du Congo à inscrire sa politique environnementale dans une logique de souveraineté juridique face à des intérêts économiques dont l’influence s’exerce jusqu’au cœur des négociations internationales.
Cette réflexion intervient alors que la communauté internationale tente d’élaborer le premier traité mondial juridiquement contraignant consacré à la pollution plastique, conformément au mandat adopté en 2022 par l’Assemblée des Nations unies pour l’environnement. Les négociations révèlent cependant une ligne de fracture de plus en plus nette. D’un côté, plusieurs puissances pétrolières et pays fortement intégrés aux chaînes de valeur de la pétrochimie privilégient une approche centrée sur le recyclage, l’amélioration de la collecte et la gestion des déchets, sans remise en cause substantielle des volumes de production.
De l’autre, une coalition d’États, soutenue par une large partie de la communauté scientifique et de la société civile, défend un encadrement de l’ensemble du cycle de vie des plastiques, depuis l’extraction des matières premières jusqu’à leur élimination, avec des objectifs de réduction des polymères vierges, une responsabilité élargie des producteurs et l’élimination progressive des substances les plus problématiques.
Cette opposition traduit moins un désaccord technique qu’un affrontement entre deux conceptions de l’économie mondiale : l’une fondée sur la poursuite d’un modèle de croissance reposant sur les hydrocarbures, l’autre cherchant à intégrer les limites écologiques dans les règles du commerce et du développement. Pour la RDC, gardienne d’une part essentielle du bassin du Congo, deuxième forêt tropicale de la planète et acteur central des équilibres climatiques mondiaux, la question dépasse la seule gestion des déchets. Elle touche à sa capacité d’influencer les normes internationales tout en consolidant un cadre juridique national cohérent avec les engagements environnementaux qu’elle revendique sur la scène diplomatique.
L’enjeu est désormais moins celui de l’identification des solutions que de leur traduction dans le droit positif et les politiques publiques. Les analyses du PNUE convergent sur un ensemble de leviers complémentaires : réduction des plastiques à usage unique, développement du réemploi, responsabilité élargie des producteurs, systèmes de consigne, fiscalité incitative, soutien aux matériaux alternatifs, renforcement des filières locales de recyclage et intégration des acteurs du secteur informel. L’efficacité de ces mesures dépend toutefois de leur articulation avec des institutions capables d’assurer leur mise en œuvre, leur contrôle et leur financement. Pour la RDC, le renforcement du cadre juridique ne saurait se limiter à l’adoption de nouvelles dispositions réglementaires.
Il implique une meilleure coordination entre les administrations, une clarification des responsabilités des collectivités territoriales, une lutte contre les dérogations qui affaiblissent l’effectivité des normes et une sécurisation des investissements dans l’économie circulaire. La crédibilité de l’État environnemental se mesure moins à la multiplication des textes qu’à leur capacité à modifier les comportements économiques et à rééquilibrer le rapport de force entre l’intérêt général et les intérêts particuliers.
L’initiative portée par Greenpeace Afrique prend ainsi une portée qui dépasse largement la question des déchets plastiques. Elle participe d’une réflexion plus vaste sur la place que les États africains souhaitent occuper dans la gouvernance environnementale du XXIᵉ siècle. Longtemps cantonné au rôle de fournisseur de matières premières et de réceptacle des externalités écologiques des économies industrialisées, le continent cherche désormais à peser sur la définition des normes internationales qui conditionneront son développement futur. Pour la République démocratique du Congo, dont le patrimoine forestier, hydrique et biologique constitue un bien commun d’importance mondiale, le renforcement du droit environnemental relève autant d’une stratégie de protection des écosystèmes que d’une affirmation de souveraineté.
Défendre un cadre juridique ambitieux, l’appliquer avec constance et porter une position exigeante dans les négociations internationales reviennent à rappeler que la préservation du bassin du Congo, des Grands Lacs et de la biodiversité africaine ne peut demeurer la variable d’ajustement d’un modèle économique construit autour de l’expansion continue de l’industrie pétrochimique. À l’heure où se redessinent les règles de l’économie mondiale, la véritable richesse de la RDC réside peut-être moins dans les ressources qu’elle extrait que dans les écosystèmes qu’elle choisit de préserver.
Emmanuel Ndimwiza
Éditeur- Voix du Paysan
Greenpeace Afrique face à l’empire du plastique : la RDC à l’heure d’un choix historique