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Le canal de Suez n’est pas seulement une prouesse d’ingénierie. Il raconte comment une nation peut financer, bâtir et payer de son sang une infrastructure stratégique avant d’en être dépossédée. Une leçon d’histoire qui éclaire encore les rapports de force contemporains.
Le canal de Suez demeure l’une des plus éclatantes démonstrations d’un paradoxe qui traverse l’histoire du Sud global : les peuples bâtissent souvent les infrastructures qui feront ensuite la puissance des autres. Derrière cette cicatrice de 160 kilomètres ouverte dans le désert égyptien ne se cache pas seulement l’audace de Ferdinand de Lesseps, mais aussi la souffrance de centaines de milliers de fellahs réquisitionnés par la corvée, exposés à la faim, au choléra et à une mortalité dont personne ne pourra jamais établir le bilan exact. L’histoire officielle célèbre l’exploit technique ; la mémoire des ouvriers, elle, demeure ensevelie sous les eaux qu’ils ont contribué à faire circuler.
Le véritable drame de Suez ne réside pourtant pas uniquement dans le coût humain du chantier. Il réside dans la mécanique implacable qui a transformé une ambition nationale en instrument de domination impériale. L’endettement de l’Égypte, aggravé par les dépenses somptuaires du khédive Ismaïl, a ouvert la voie à la vente des parts égyptiennes aux Britanniques en 1875. En quelques années, un ouvrage construit grâce aux ressources et aux sacrifices du pays devenait l’un des piliers de la puissance stratégique de Londres. Cette séquence historique rappelle que la dette n’est jamais un simple outil financier : elle peut devenir une arme géopolitique capable de transférer la souveraineté sans qu’un seul coup de canon ne soit tiré.
Plus d’un siècle après, la nationalisation du canal par Gamal Abdel Nasser en 1956 apparaît comme bien davantage qu’une décision économique. Elle fut un acte de reconquête politique et psychologique, affirmant que les infrastructures vitales ne peuvent durablement échapper aux nations qui les portent. À l’heure où les grands corridors commerciaux, les ports, les chemins de fer, les minerais critiques ou les réseaux énergétiques africains attirent les convoitises des puissances mondiales, Suez retrouve une résonance particulière. L’histoire invite les États africains à ne pas confondre investissements, dépendance financière et abandon du contrôle stratégique.
Suez est ainsi bien plus qu’un canal : c’est un miroir tendu aux pays du Sud. Il rappelle que les ouvrages les plus prestigieux peuvent devenir des symboles d’émancipation comme de dépossession, selon la manière dont ils sont gouvernés. Dans un monde où la compétition pour les routes commerciales, les ressources et les infrastructures s’intensifie, la véritable richesse ne réside pas seulement dans la capacité de construire, mais dans celle de préserver sa souveraineté sur ce que l’on bâtit. C’est peut-être là la plus précieuse des leçons léguées par les eaux de Suez.
Emmanuel Ndimwiza
Éditeur- Voix du Paysan.
Suez, ou le canal qui a d’abord englouti l’Égypte