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Derrière 48 concessions dites de conservation, une question brûle : qui décide du sort de millions d’hectares de terres congolaises, au nom de la protection de la nature ?
Treize millions d’hectares. Le chiffre donne le vertige. En République démocratique du Congo, la publication au Journal officiel de 48 concessions forestières de conservation attribuées, selon des organisations de la société civile, au consortium américain Global Treaty Congo Corporation (GTCC/ICB+HIG Trust-BRI), soulève une tempête de questions. La société civile demande une enquête indépendante et la suspension des opérations en attendant les vérifications. Car lorsqu’une superficie comparable à celle d’un pays entier se retrouve au cœur d’une controverse foncière et forestière, il ne suffit plus d’invoquer la conservation : il faut montrer les titres, les cartes, les contrats et les bénéficiaires.
Le problème n’est donc pas la conservation des forêts. C’est l’opacité qui pourrait l’entourer. Les organisations alertent sur de possibles chevauchements avec des aires protégées, des concessions existantes, des terres agricoles et des concessions forestières attribuées aux communautés locales. Ces informations doivent encore être confrontées aux données officielles. Mais elles soulèvent une interrogation fondamentale : peut-on prétendre protéger la forêt tout en laissant planer le doute sur les droits des populations qui y vivent ? Dans le bassin du Congo, la forêt n’est pas une abstraction cartographique. Elle nourrit, soigne, abrite et fait vivre des millions de personnes.
Le plus troublant est que la controverse intervient dans un secteur déjà marqué par les failles du cadastre et de la transparence. Les rapports de l’ITIE-RDC cités par les ONG avaient déjà relevé des difficultés dans la tenue et la fiabilité du répertoire forestier. Si les données cadastrales sont incomplètes, comment garantir que deux droits ne se superposent pas ? Si les contrats et leurs annexes ne sont pas aisément accessibles, comment contrôler les engagements pris ? Et si l’identité des bénéficiaires réels demeure obscure, qui répondra demain des conséquences économiques, sociales et environnementales de ces concessions ?
Kinshasa est désormais face à une obligation qui dépasse la communication : faire toute la lumière. Publier les contrats intégralement, mettre à jour le répertoire forestier, confronter les données du ministère, du cadastre et de l’ITIE, vérifier chaque chevauchement, établir la traçabilité juridique et financière des titres et organiser de véritables consultations avec les communautés et les peuples autochtones : voilà le minimum qu’exige une affaire de cette ampleur. La promesse de la RDC de jouer un rôle majeur dans la lutte contre le changement climatique ne peut reposer sur des cartes difficiles à lire ni sur des titres dont la traçabilité serait contestée.
Car il y a, au fond, une contradiction que le pouvoir public ne peut esquiver : la forêt congolaise ne doit pas devenir un territoire où l’on privatise l’incertitude au nom de la conservation. Protéger le deuxième poumon vert de la planète exige davantage que des hectares comptabilisés et des crédits carbone promis. Cela exige des règles lisibles, des communautés respectées, des contrats accessibles et des institutions capables de rendre des comptes. Si les 48 concessions sont régulières, qu’elles soient documentées et que les preuves soient publiées. Si des anomalies existent, qu’elles soient corrigées. Dans les deux cas, la transparence n’est pas un luxe : elle est le premier acte de conservation.
Emmanuel Ndimwiza
Éditeur- Voix du Paysan
RDC : 13 millions d’hectares, le vertige d’une forêt sans transparence