Voix du Paysan pour former et informer les citoyens : un engagement pour la justice sociale et climatique.
Le Lac Kivu n’est pas seulement un gisement énergétique. C’est un volcan sans flammes, un réservoir de gaz invisible et un système naturel dont la moindre perturbation peut transformer le miracle énergétique en catastrophe humaine.
À Goma, Bukavu, Kalehe, Kabare, Idjwi, Sake et dans les autres territoires riverains, le danger ne fait pas toujours de bruit. Il ne prévient pas. Il ne se voit pas. Le dioxyde de carbone peut s’infiltrer dans les dépressions, s’accumuler au ras du sol et transformer un simple espace familier en piège mortel. Les mazuku, ces « mauvais vents » invisibles, rappellent brutalement que le Lac Kivu et son environnement volcanique ne sont pas des territoires ordinaires.
À cela s’ajoute, dans les profondeurs du lac, l’immense quantité de méthane et de CO₂ dissous, maintenue par un équilibre physique fragile. Un séisme, une activité volcanique, un glissement de terrain ou une perturbation majeure de cette stratification pourrait provoquer un dégazage brutal. Alors, ce ne serait plus une question d’environnement, mais une tragédie humaine. La question que les décideurs devraient se poser n’est donc pas seulement : combien de gaz pouvons-nous extraire ? Mais combien de vies sommes-nous capables de protéger ?
Car le véritable scandale serait de transformer le Lac Kivu en simple comptoir énergétique. Le méthane est une ressource, certes. Mais derrière les milliards potentiels, il y a des pêcheurs, des enfants, des agriculteurs, des familles installées sur les rives, des villes entières qui vivent au contact d’un danger qu’elles ne peuvent ni voir ni mesurer. Exploiter le CH₄ sans transparence absolue, sans études d’impact socio-environnemental rigoureuses, sans mécanisme indépendant de contrôle et sans participation réelle des communautés reviendrait à jouer avec un système naturel dont personne ne maîtrise totalement toutes les variables. Le lac n’est pas une mine à ciel ouvert sous-marine : c’est un équilibre vivant.
Toute intervention industrielle doit donc être précédée d’une connaissance scientifique approfondie de la température, de la pression, de la salinité, du niveau du lac, de la concentration des gaz et de l’évolution des différentes couches d’eau. L’extraction ne peut être défendue au nom de la sécurité que si elle démontre, données scientifiques à l’appui, qu’elle réduit effectivement les risques au lieu d’en créer de nouveaux.
Il faut surtout sortir de cette dangereuse culture de l’alerte tardive. La protection des populations ne peut attendre qu’une catastrophe survienne pour découvrir que les cartes de risques n’étaient pas accessibles, que les sirènes ne fonctionnaient pas, que les communautés ne savaient pas où fuir ou que les autorités ne disposaient pas de données suffisamment partagées. Le Lac Kivu a besoin d’un véritable système régional de sécurité, associant la RDC et le Rwanda, capable de surveiller en permanence son état et de transmettre immédiatement l’information aux populations.
Sirènes, SMS, radios communautaires, réseaux sociaux et dispositifs locaux d’alerte doivent être intégrés dans un mécanisme unique, compris en français, en swahili et dans les langues locales. Les mazuku et autres zones à risque doivent être cartographiés et signalés publiquement. Dans les secteurs où le danger est trop élevé, il faut réglementer strictement l’occupation des sols et, lorsque cela devient nécessaire, accompagner dignement les familles exposées plutôt que leur imposer de simples interdictions administratives.
Mais une alerte sans préparation n’est qu’une illusion de sécurité. Chaque communauté riveraine devrait connaître son itinéraire d’évacuation, ses points de rassemblement et les comportements à adopter face à une émanation de CO₂ ou à un événement majeur affectant le lac.
Des exercices réguliers d’évacuation devraient être organisés, comme on le ferait dans toute région exposée à un risque majeur. Les pêcheurs doivent être formés à reconnaître les signaux inhabituels et à réagir rapidement. Les écoles doivent intégrer la culture du risque dans l’éducation environnementale. Les autorités locales doivent disposer de moyens opérationnels, et non de simples plans rangés dans des bureaux. Surtout, les données issues du monitoring du lac doivent être publiques et vérifiables par les chercheurs, les universités, les organisations de la société civile et les communautés. La science ne peut pas rester enfermée dans les laboratoires pendant que les populations vivent au bord du risque.
L’enjeu dépasse finalement le méthane. Il touche à la manière dont l’Afrique des Grands Lacs entend gouverner ses ressources naturelles : en privilégiant la rentabilité immédiate ou la sécurité collective ? Le Lac Kivu est transfrontalier ; le risque l’est aussi. Aucun État, aucune entreprise, aucun investisseur ne devrait pouvoir décider seul du destin d’un écosystème dont une catastrophe éventuelle ignorerait les frontières. Une exploitation contrôlée du méthane peut être envisagée si elle est scientifiquement maîtrisée et si elle contribue réellement à réduire le risque, mais elle ne saurait devenir un blanc-seing industriel.
Avant de vendre le gaz, il faut connaître le lac. Avant de promettre des milliards, il faut garantir des vies. Avant d’exploiter, il faut surveiller. Avant de surveiller, il faut informer. Et avant toute chose, il faut protéger. Le Lac Kivu ne demande pas qu’on le craigne ; il exige qu’on le respecte. Car lorsque la nature enferme sous ses eaux du méthane et du CO₂ en quantité considérable, l’ignorance n’est pas une politique publique : c’est une prise de risque avec la vie de millions de personnes.
Emmanuel Ndimwiza
Éditeur- Voix du Paysan
Lac Kivu : sous le silence des eaux, le CH₄ et le CO₂ menacent les vivants — pourquoi la protection des communautés doit précéder toute nouvelle course au gaz