Voix du Paysan pour former et informer les citoyens : un engagement pour la justice sociale et climatique.
À Lweza, Kagushu et dans d’autres villages d’Idjwi, les pluies diluviennes ne se contentent plus d’assombrir le ciel : elles arrachent des toitures, éventrent les champs et fragilisent la sécurité alimentaire. Face à cette urgence, l’inaction des décideurs et l’indifférence collective risquent de transformer chaque averse en catastrophe sociale.
La soirée du jeudi 15 octobre 2026 a laissé derrière elle un paysage de désolation dans le territoire insulaire d’Idjwi, au Sud-Kivu. À Lweza, huit maisons et une église locale auraient été détruites par des vents violents, tandis qu’à Kagushu, plus d’une vingtaine d’habitations auraient subi le même sort, selon les témoignages recueillis. Dans la partie sud, notamment au groupement Nyakalengwa, les érosions ont également ravagé des champs et des cultures. Derrière ces dégâts matériels se cache une tragédie plus silencieuse : celle des familles privées d’abri, des paysans dépouillés de leurs récoltes et des communautés contraintes de regarder leur avenir s’effriter sous leurs pieds. Lorsque les éléments se déchaînent, les plus pauvres paient souvent le prix le plus lourd.
Mais le véritable danger ne s’arrête pas aux murs effondrés ni aux toitures emportées. Il se trouve aussi dans ces champs de haricots, d’arachides, de manioc et de bananiers que les eaux et les ravinements détruisent sans distinction. Pour une population largement dépendante de l’agriculture, chaque parcelle arrachée à la terre est un morceau de sécurité alimentaire qui disparaît. Si les précipitations intenses se répètent et que les récoltes s’amenuisent, la faim pourrait s’installer progressivement dans les ménages déjà vulnérables. Les conséquences risquent alors de se propager : baisse des revenus, hausse des prix des denrées, aggravation de la précarité et dépendance accrue à l’aide extérieure. Faut-il attendre que les greniers soient vides et que les familles n’aient plus rien à semer pour reconnaître que la catastrophe environnementale est aussi une urgence économique et sociale ?
Les décideurs publics doivent sortir de la logique des constats après catastrophe. Les autorités territoriales et provinciales, les services de l’environnement et de l’agriculture, les organisations humanitaires ainsi que les partenaires du développement doivent unir leurs efforts pour évaluer les dégâts, assister les sinistrés et engager des actions préventives durables. Il faut promouvoir la plantation d’arbres adaptés aux sols et aux milieux locaux, restaurer le couvert végétal, aménager des dispositifs de drainage et généraliser les techniques de lutte antiérosive : haies vives, bandes enherbées, terrasses là où elles sont appropriées, fossés de dérivation bien conçus et pratiques agricoles de conservation des sols. Ces solutions exigent un accompagnement technique, des moyens financiers et un suivi régulier. Les communautés ne peuvent pas être abandonnées seules face à des phénomènes qui menacent leurs habitations, leurs terres et leurs moyens de subsistance.
Mais la responsabilité ne repose pas uniquement sur les institutions. Chaque citoyen, chaque agriculteur, chaque association, chaque école, chaque église et chaque organisation communautaire doit prendre sa part dans la protection des sols et des paysages d’Idjwi. Planter un arbre ne relève ni d’un geste décoratif ni d’une simple opération de communication : c’est contribuer, à long terme et avec un entretien approprié, à stabiliser certains sols, à restaurer la couverture végétale et à renforcer la résilience des écosystèmes. De même, éviter les feux incontrôlés, limiter les pratiques qui dénudent les pentes, protéger les zones sensibles et aménager les parcelles selon les courbes de niveau peuvent réduire certains risques d’érosion. Toutefois, les arbres ne constituent pas une solution miracle contre les pluies extrêmes : leur efficacité dépend des espèces, des sols, de la pente et de leur implantation, et ils doivent s’inscrire dans une stratégie globale d’aménagement du territoire.
Idjwi ne doit pas attendre le prochain déluge pour se réveiller. Les personnes frappées par la foudre, les familles ayant perdu leur maison et les paysans ayant vu leurs cultures emportées rappellent avec brutalité que la prévention environnementale est aussi une question de dignité humaine. Les autorités doivent agir, les organisations doivent accompagner et les citoyens doivent s’engager. Il est temps de faire de la plantation d’arbres, de la lutte antiérosive et de la restauration des terres une priorité collective, soutenue par des budgets, des compétences et des actions concrètes. Car lorsqu’une colline perd sa protection végétale, c’est parfois tout un village qui devient vulnérable ; et lorsqu’un champ disparaît sous les eaux, c’est une famille entière qui voit son lendemain menacé. À Idjwi, protéger la terre aujourd’hui, c’est défendre les maisons, préserver les récoltes et empêcher que la faim ne devienne la prochaine catastrophe.
Emmanuel Ndimwiza
Éditeur- Voix du Paysan
Idjwi sous les eaux: quand la pluie emporte les maisons, les champs et l’espoir des paysans