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ÉDITORIAL | JUSTICE CLIMATIQUE
À Karhongo, dans le groupement de Mpene, un homme prénommé Robert aurait été lynché puis brûlé vif par une foule composée notamment d’élèves, sur fond d’accusations de sorcellerie. Derrière cette tragédie, c’est toute une société qui révèle les dangereuses fractures de son rapport à la vie, à la justice et à l’éducation.
Le 29 octobre 2026 restera une date particulièrement sombre dans la mémoire collective de la chefferie de Ntambuka. À Karhongo, la mort d’un élève aurait suffi à transformer un homme en coupable désigné, sans enquête, sans preuve et sans procès. Robert a été livré à la violence d’une foule qui s’est arrogé le droit de juger, de condamner et d’exécuter. Le plus révoltant dans cette tragédie n’est pas seulement la cruauté du lynchage et de l’immolation, mais aussi le profil de certains auteurs présumés : des élèves, censés être dans les salles de classe pour apprendre les valeurs qui fondent une société civilisée. Lorsqu’une accusation de sorcellerie devient un permis de tuer, la raison abdique et la barbarie prend le pouvoir.
Il faut appeler les choses par leur nom : ce qui s’est passé à Karhongo n’est ni une manifestation de colère populaire ni une forme de justice communautaire. C’est un acte criminel d’une extrême gravité. Aucune croyance, aucune rumeur, aucune douleur liée à la perte d’un proche ne peut justifier qu’un être humain soit battu, brûlé vif et privé de son droit élémentaire à la vie. La justice populaire est une justice sans règles, où la foule devient à la fois accusatrice, juge et bourreau. Aujourd’hui Robert, demain qui ? Un voisin, un enseignant, une femme âgée ou un simple citoyen victime d’une accusation malveillante ? Laisser prospérer ces pratiques, c’est installer la peur comme mode de coexistence et faire de chaque désaccord une menace de mort.
Mais l’implication présumée d’élèves dans ce drame soulève une autre question, encore plus inquiétante : quelle éducation transmettons-nous à la génération appelée à construire l’Idjwi de demain ? L’école ne peut pas être seulement un lieu d’apprentissage des mathématiques, du français ou des sciences ; elle doit également former des citoyens respectueux de la dignité humaine, du droit et de la vie. Comment comprendre que des enfants censés étudier se retrouvent associés à une expédition punitive d’une telle sauvagerie ? Les autorités scolaires, les parents, les responsables communautaires et les leaders religieux doivent sortir de leur silence. L’encadrement moral, l’éducation aux droits humains et la lutte contre les croyances meurtrières ne sont plus des options : ce sont des urgences sociales. Une génération qui apprend à brûler un homme au lieu de rechercher la vérité est une génération que la société entière risque de perdre.
Face à cette horreur, les autorités judiciaires et les services de sécurité ne peuvent se contenter de déclarations de condamnation. Nous exigeons l’ouverture immédiate d’une enquête indépendante, rigoureuse et transparente, l’identification de tous les auteurs présumés, leur arrestation et leur traduction devant les juridictions compétentes, dans le strict respect des garanties légales. Les personnes ayant participé au lynchage, à l’immolation ou aux violences contre le fils de la victime doivent répondre individuellement de leurs actes. Les éventuelles complicités et défaillances doivent également être examinées. La société civile, les organisations de défense des droits humains et les autorités provinciales doivent accompagner ce processus afin que cette affaire ne rejoigne pas la longue liste des crimes impunis. Il ne s’agit pas d’organiser une autre vengeance, mais de faire triompher la justice.
Idjwi ne peut pas devenir une terre où l’on meurt sur la base d’une rumeur, où la superstition remplace la preuve et où la foule décide de qui mérite de vivre. La mort de Robert doit provoquer un véritable sursaut collectif. Aux parents : apprenez à vos enfants que la vie humaine est inviolable. Aux écoles : faites de l’éducation civique et des droits humains une priorité. Aux chefs coutumiers et religieux : condamnez sans ambiguïté les accusations de sorcellerie utilisées pour persécuter et tuer. Aux autorités : faites respecter la loi, arrêtez les responsables et garantissez que justice soit rendue. Car une société qui tolère que ses citoyens deviennent des bourreaux finit toujours par condamner son propre avenir. À Karhongo, ce n’est pas seulement Robert qui a été brûlé vif : c’est aussi une part de notre humanité qui est partie en fumée.
Emmanuel Ndimwiza
Éditeur- Voix du Paysan