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Lac Kivu : sous la beauté des eaux, la bataille pour le contrôle d’un trésor naturel

Voix du Paysan pour former et informer les : un engagement pour la justice sociale et climatique.

ÉDITORIAL|JUSTICE CLIMATIQUE

Entre promesses énergétiques, richesse écologique et vulnérabilités des communautés riveraines, le lac Kivu ne peut être réduit à un immense réservoir de gaz. Son avenir exige des citoyens informés, des autorités responsables et une exploitation qui ne sacrifie ni la vie humaine ni le patrimoine naturel.

Le lac Kivu est bien plus qu’une étendue d’eau qui sépare et relie les territoires de l’Est de la République démocratique du Congo et du Rwanda. Sous sa surface tranquille se cache un patrimoine naturel exceptionnel, composé notamment de poissons, de ressources hydriques, d’une biodiversité remarquable et d’importantes réserves de méthane (CH₄) et de dioxyde de carbone (CO₂) dissous dans ses profondeurs. Mais derrière cette richesse se dessine une question fondamentale : à qui profite réellement ce trésor naturel et à quel prix ? Car si le méthane représente une opportunité énergétique susceptible de contribuer au développement économique, il ne doit jamais faire oublier que le lac constitue avant tout un espace de vie, de travail et de survie pour des milliers de familles riveraines.

Comprendre le lac Kivu, c’est d’abord comprendre son histoire géologique et les mécanismes naturels qui ont conduit à l’accumulation du méthane et du dioxyde de carbone dans ses eaux profondes. Ces deux gaz ne sont pas interchangeables : le méthane est un combustible pouvant servir à produire de l’énergie, tandis que le dioxyde de carbone est un gaz qui contribue notamment à l’effet de serre. Leur présence dans les profondeurs du lac impose une connaissance scientifique rigoureuse, une surveillance permanente et des compétences techniques adaptées. Dans cette région marquée par une activité volcanique et des réalités géologiques particulières, l’ignorance n’est pas une option. L’exploitation du gaz ne peut être considérée comme une simple opération commerciale : elle engage la sécurité des populations, l’équilibre écologique et la responsabilité des générations présentes envers celles qui viendront.

Mais à force de regarder le lac Kivu à travers le prisme du méthane, ne risque-t-on pas de devenir aveugle à toutes ses autres richesses ? Le pêcheur qui prend le large à l’aube, la femme qui commercialise le poisson, l’agriculteur qui dépend des ressources naturelles environnantes, le jeune qui rêve d’un emploi dans l’économie bleue et les familles qui vivent du transport lacustre ont tous une relation particulière avec ce patrimoine commun. L’eau, les poissons, les paysages, les espèces aquatiques et les activités économiques constituent un capital naturel dont la valeur dépasse largement celle du gaz enfoui dans les profondeurs. Réduire le lac Kivu à une réserve énergétique serait donc une erreur politique, économique et écologique. On ne peut prétendre développer une région en compromettant les ressources qui permettent déjà à ses habitants de vivre.

C’est précisément ici que l’éducation populaire devient une nécessité démocratique. Former les communautés riveraines, notamment les pêcheurs, les agriculteurs, les femmes, les jeunes, les enseignants, les chefs locaux et les organisations de la société civile, ne relève pas d’une simple campagne de sensibilisation. Il s’agit de donner aux citoyens les moyens de comprendre les enjeux, de distinguer les informations scientifiques des rumeurs, de connaître les risques, de surveiller leur environnement et de participer aux décisions. Les douze grandes thématiques d’éducation populaire sur le méthane et les ressources naturelles doivent ainsi ouvrir un véritable espace de dialogue entre populations, scientifiques, entreprises et autorités publiques. Une question devrait traverser toutes ces rencontres : « Que représente le lac Kivu pour notre famille et notre communauté ? » Derrière cette interrogation se trouvent des droits, des responsabilités, des attentes et surtout une exigence de justice environnementale.

L’heure n’est donc plus aux discours rassurants ni aux promesses de développement prononcées loin des villages riverains. Les autorités congolaises et les entreprises engagées dans l’exploitation du méthane doivent garantir la transparence des contrats, le contrôle indépendant des opérations, la prévention des risques, la protection de la biodiversité et une redistribution équitable des bénéfices. Les communautés d’Idjwi, de Kalehe, de Kabare, de Goma et des autres territoires riverains ne doivent pas être de simples spectatrices d’une richesse exploitée sous leurs yeux. Elles doivent être informées, consultées, protégées et associées aux décisions. Car un lac qui produit de l’énergie mais fragilise les moyens de subsistance de ses riverains ne saurait incarner un développement durable. Le véritable progrès ne se mesurera pas uniquement en mètres cubes de méthane extraits ou en mégawatts produits, mais à la capacité de protéger la vie, de respecter les droits des populations et de transmettre aux générations futures un lac Kivu vivant, sain et partagé.

Emmanuel Ndimwiza
Éditeur- Voix du Paysan

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