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Mohamed Lamine Cissé : quand la cocaïne latino-américaine nourrit la guerre au Sahel

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Des ports de l’Atlantique aux routes poussiéreuses du Sahel, le narcotrafic change d’échelle. Dans son analyse, Mohamed Lamine Cissé décrit une convergence de plus en plus préoccupante entre réseaux de drogue transnationaux et groupes armés terroristes.

La carte du narcotrafic ouest-africain ne se dessine plus seulement avec des cargaisons interceptées, des passeurs arrêtés ou des laboratoires démantelés. Elle se dessine désormais avec des alliances, des routes sécurisées et des territoires monnayés. Dans les éléments documentés par Mohamed Lamine Cissé, la cocaïne venue d’Amérique latine traverse l’Atlantique avant de pénétrer dans un espace sahélien déjà fragilisé par l’effondrement de l’autorité publique. Guinée-Bissau, Sénégal, Mali, Burkina Faso, Niger : les itinéraires changent, les intermédiaires se multiplient, mais la mécanique reste la même. L’argent de la drogue rencontre la violence armée là où l’État recule.

Le plus inquiétant n’est peut-être même plus le volume des stupéfiants, mais la transformation progressive du narcotrafic en économie de guerre. Mohamed Lamine Cissé met en lumière le rôle des groupes armés qui taxent les trafiquants, sécurisent certains corridors et monnayent leur contrôle territorial. JNIM, réseaux liés à l’État islamique au Sahel et factions de Boko Haram/ISWAP évoluent dans des espaces où une route commerciale peut devenir une route clandestine et où un territoire contrôlé peut se transformer en péage criminel. La frontière entre financement du terrorisme, criminalité organisée et économie locale devient alors dangereusement poreuse. Le terroriste n’a plus nécessairement besoin de gérer une cargaison : il peut simplement contrôler celui qui la transporte.

Cette évolution révèle surtout une faiblesse structurelle des États. Lorsque deux ou trois tonnes de cocaïne peuvent transiter chaque mois par un pays où les capacités de contrôle sont limitées, le problème dépasse largement celui de la police ou des douanes. Il touche à la souveraineté elle-même. Les chiffres évoqués par Mohamed Lamine Cissé donnent le vertige : une cargaison achetée à bas prix en Afrique de l’Ouest peut prendre une valeur considérable une fois arrivée sur les marchés européens. Cette différence de prix constitue une rente criminelle capable de financer corruption, logistique clandestine, recrutement et acquisition d’armes. Le narcotrafic prospère donc moins par la sophistication de ses criminels que par l’extrême rentabilité des failles institutionnelles.

Mais une autre mutation mérite une vigilance particulière : celle de l’implantation de réseaux latino-américains et mexicains en Afrique. Les éléments rapportés par Cissé évoquent notamment Sinaloa et le CJNG ainsi que le déplacement d’activités de production de méthamphétamine vers le continent. L’affaire du laboratoire industriel découvert dans l’État d’Ogun au Nigeria, avec l’arrestation annoncée de ressortissants mexicains, illustre cette internationalisation croissante des réseaux criminels. L’Afrique ne serait donc plus seulement une terre de passage : elle devient potentiellement un espace de production, de consommation, de stockage et de redistribution. C’est là que le danger change de nature. Car lorsque les cartels cherchent à s’installer, ils ne recherchent pas seulement des routes : ils recherchent des complicités, des protections et des territoires où la loi coûte moins cher que la corruption.

L’alerte lancée par Mohamed Lamine Cissé dépasse ainsi la seule question de la cocaïne. Elle pose une interrogation stratégique : combien de temps les États ouest-africains pourront-ils contenir une criminalité qui sait exploiter simultanément la pauvreté, la corruption, les frontières poreuses et l’insécurité ? Face à des réseaux capables de connecter l’Amérique latine, l’Afrique de l’Ouest et les marchés européens, des réponses nationales isolées sont vouées à l’impuissance. Il faut traquer l’argent autant que la drogue, démanteler les réseaux autant que leurs cargaisons, sécuriser les frontières autant que les populations. Car si le narcotrafic finance la violence et si la violence protège le narcotrafic, alors le Sahel risque de se retrouver prisonnier d’un cercle vicieux où chaque tonne de cocaïne alimente une nouvelle guerre. Le véritable enjeu n’est donc plus seulement de saisir la drogue : c’est d’empêcher que l’économie criminelle ne devienne l’une des infrastructures invisibles du pouvoir dans la région.

Emmanuel Ndimwiza
Éditeur- Voix du Paysan

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