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Derrière les slogans qui opposent l’Occident au monde musulman se cache une réalité bien plus complexe : les migrations racontent moins un choc des civilisations qu’un échec partagé des États à garantir la sécurité, la liberté et la dignité de leurs citoyens.
L’image d’une majorité de migrants originaires de pays musulmans cherchant refuge en Europe nourrit depuis plusieurs années un discours politique selon lequel ces exilés rejetteraient les valeurs des sociétés qui les accueillent tout en profitant de leur protection. La réalité est pourtant plus nuancée. Si les démocraties occidentales attirent une partie importante des demandeurs d’asile, c’est parce qu’elles offrent, malgré leurs contradictions, des institutions relativement stables, un État de droit, des systèmes sociaux et des garanties de libertés individuelles que beaucoup fuient précisément faute de les trouver chez eux. Ce constat ne signifie ni la supériorité morale d’un bloc sur un autre, ni l’échec intrinsèque du monde musulman ; il révèle surtout les conséquences de décennies de guerres, de dictatures, de crises économiques, d’ingérences étrangères et de rivalités régionales.
L’histoire explique largement cette géographie de l’exil. Le monde musulman, de l’Empire ottoman aux indépendances du XXᵉ siècle, a connu la colonisation, le découpage arbitraire des frontières, les guerres froides par procuration, puis les conflits en Afghanistan, en Irak, en Syrie, en Libye ou au Yémen. Dans le même temps, les puissances occidentales ont souvent oscillé entre défense proclamée des droits humains et soutien à des régimes autoritaires au nom de leurs intérêts stratégiques, énergétiques ou sécuritaires. Cette responsabilité historique ne saurait cependant exonérer les élites politiques de nombreux États musulmans, dont la mauvaise gouvernance, la corruption, les atteintes aux libertés et les conflits internes ont également poussé des millions de personnes à partir. Les migrations ne sont donc pas le produit d’une seule civilisation, mais celui d’un enchevêtrement de responsabilités.
Il est également vrai qu’une partie des débats publics est marquée par une contradiction apparente : certains migrants ou militants issus de communautés musulmanes critiquent vivement les sociétés occidentales où ils résident. Mais réduire cette diversité de voix à une hostilité généralisée serait une erreur d’analyse. Dans les démocraties libérales, la liberté d’expression permet justement de contester les politiques publiques, le racisme, les discriminations ou les interventions militaires. À l’inverse, les critiques de l’islam, de l’immigration ou du multiculturalisme sont également vives en Europe et en Amérique du Nord. Cette confrontation d’idées est souvent le reflet des tensions inhérentes aux sociétés ouvertes plutôt que la preuve d’une incompatibilité irréconciliable entre cultures.
Le véritable défi géopolitique du XXIᵉ siècle n’est donc pas de dresser un mur entre l’Occident et le monde musulman, mais de reconstruire une confiance abîmée par l’histoire. Aucun peuple ne peut durablement prospérer dans le repli, la stigmatisation ou la haine de l’autre. Les sociétés d’accueil ont le droit d’exiger le respect de leurs lois et de leurs valeurs démocratiques ; les migrants, eux, ont droit à la dignité, à la protection et à une intégration fondée sur des droits et des devoirs réciproques. Entre les mémoires coloniales, les blessures des guerres, les peurs identitaires et les crispations religieuses, le seul horizon viable demeure celui d’une coexistence lucide, exigeante et respectueuse. Le vivre-ensemble n’est ni une naïveté ni une concession : c’est une nécessité politique dans un monde où les destins des nations sont désormais étroitement liés.
Emmanuel Ndimwiza
Éditeur- Voix du Paysan
L’asile, l’identité et les fractures du monde : le faux paradoxe des migrations