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La situation qui prévaut actuellement dans la Réserve de faune à Okapi révèle les profondes contradictions qui entourent la conservation de la nature en République démocratique du Congo, particulièrement dans les zones fragilisées par des décennies de conflits armés. Située au cœur de la forêt de l’Ituri et classée patrimoine mondial en péril depuis 1997, cette aire protégée de plus de 13 000 km², connue comme l’unique sanctuaire naturel de l’Okapi à l’état sauvage, fait aujourd’hui face à une pression humaine et sécuritaire sans précédent. Dans une note ouverte issue d’une mission de recherche menée en avril 2026 dans le village de Nduye, au Nord-Est de la réserve, l’organisation BEIE dresse un tableau alarmant où se mêlent braconnage intensif, déforestation accélérée, exploitation minière illégale, orpaillage artisanal, tensions foncières et présence active de groupes armés. Selon les données documentées par cette organisation de la société civile spécialisée dans les questions environnementales et les droits humains, la déforestation représenterait à elle seule plus de 55 % des menaces identifiées, suivie du braconnage commercial des espèces protégées, notamment l’Okapi et l’éléphant. Dans cette région marquée par l’absence de l’État et la pauvreté chronique, la réserve apparaît désormais comme un territoire sous pression où la survie des communautés locales et la protection de la biodiversité s’affrontent dans un équilibre de plus en plus fragile.
Des communautés autochtones marginalisées au cœur d’un conflit historique autour de la conservation
Au-delà des menaces environnementales, la mission de monitoring de BEIE met en lumière un profond malaise social et historique entre les gestionnaires de la réserve et les communautés riveraines, notamment les peuples autochtones Mbuti. Plusieurs leaders communautaires interrogés dénoncent une conservation imposée sans consentement des populations locales depuis la création de la réserve en 1952. Ils évoquent la non-reconnaissance de leurs droits coutumiers, les restrictions de circulation à l’intérieur de la réserve, l’interdiction de la chasse de subsistance ou encore l’absence de projets alternatifs capables de compenser la perte d’accès aux ressources forestières. Ces frustrations alimenteraient des tensions persistantes autour des limites non matérialisées de la réserve, dans un contexte déjà aggravé par l’insécurité régionale. Les revendications exprimées par les communautés locales traduisent une volonté d’être considérées comme des partenaires à part entière de la conservation : reconnaissance des droits d’usage traditionnels, accès aux sites sacrés et cimetières, recrutement d’éco-gardes locaux, rémunération des pisteurs Mbuti, construction d’infrastructures scolaires et hydrauliques, soutien à l’agroforesterie et aux activités génératrices de revenus pour les femmes. Derrière ces demandes se dessine une réalité souvent ignorée dans les politiques de conservation : celle d’une population qui estime porter seule le poids de la protection écologique sans bénéficier des retombées sociales et économiques promises.
Une conservation durable impossible sans alliance entre gestionnaires et communautés locales
Face à cette situation explosive, BEIE appelle à une approche intégrée fondée sur la collaboration entre les gestionnaires de la réserve, les autorités congolaises, les partenaires internationaux et les communautés locales. L’organisation estime que la sécurisation durable de la Réserve de faune à Okapi ne pourra être obtenue uniquement par des mesures répressives, mais devra passer par une gouvernance participative conciliant protection des écosystèmes et justice sociale. Les communautés interrogées affirment d’ailleurs être prêtes à s’engager activement dans la lutte contre les groupes armés, le braconnage et les feux de brousse, à condition que leurs préoccupations soient réellement prises en compte. Dans ses recommandations, BEIE insiste sur la nécessité de matérialiser les limites de la réserve, de restaurer les habitats dégradés, de promouvoir des alternatives économiques durables, de renforcer l’éducation environnementale et de soutenir les organisations locales œuvrant pour la conservation. L’organisation plaide également pour une meilleure intégration des savoirs autochtones dans les stratégies de gestion écologique. Dans une région où les conflits armés ont profondément bouleversé les équilibres humains et environnementaux, la survie de la Réserve de faune à Okapi apparaît désormais comme un test majeur de la capacité de la RDC à construire une conservation inclusive, capable de protéger à la fois la biodiversité exceptionnelle du Bassin du Congo et les droits fondamentaux des populations qui y vivent depuis des générations.
La Rédaction
Réserve de Faune à Okapi : entre guerre, exploitation illégale et frustrations communautaires, une bombe écologique et humaine menace l’un des derniers sanctuaires naturels du Bassin du Congo