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RDC : quand Internet devient un luxe, le numérique recule

Voix du Paysan pour former et informer les citoyens : un engagement pour la justice sociale et climatique.

À l’heure où la connexion devrait être un levier d’émancipation, son prix transforme encore davantage le numérique en privilège. En RDC, l’augmentation des tarifs interroge autant les opérateurs que l’État : peut-on sérieusement parler de transformation numérique quand le citoyen doit choisir entre se connecter, se nourrir ou se déplacer ?

Pendant que le monde fait de la connexion à Internet une infrastructure aussi essentielle que l’électricité, la République démocratique du Congo semble prendre le chemin inverse. Les forfaits deviennent plus chers, les volumes fondent et les consommateurs paient toujours davantage pour une qualité qui demeure inégale. Ce paradoxe est d’autant plus préoccupant que l’Internet n’est plus un simple outil de divertissement : il est devenu une salle de classe, un bureau, une banque, un marché et, pour une génération de jeunes Congolais, une possible porte de sortie au chômage. Les chiffres de l’UIT donnent la mesure du malaise : en 2025, le panier de données mobiles de 5 Go représente en RDC environ 18,8 % du RNB par habitant, contre 1,87 % au Rwanda et 6,07 % en Ouganda. La moyenne mondiale est de 1,38 %.

Cette situation n’est pourtant pas une fatalité du marché africain. Depuis l’essor du mobile et de la 3G, puis de la 4G, les opérateurs africains ont progressivement abandonné le modèle où l’utilisateur payait principalement à la consommation pour multiplier les forfaits journaliers, hebdomadaires et mensuels, avec des bonus, des réseaux sociaux gratuits et des volumes toujours plus importants. Le Rwanda illustre cette évolution : son régulateur indique qu’en 2025 les tarifs standards étaient de 5 francs rwandais par MB chez Airtel et 10 francs chez MTN, tout en précisant que les forfaits groupés sont nettement plus abordables. En Ouganda, le régulateur publie régulièrement les grilles comparatives des opérateurs afin de favoriser la transparence et la concurrence : en juin 2025, certaines offres proposaient par exemple 1,5 Go pour 5 000 shillings ou 5,5 Go pour 15 000 shillings.  La RDC, elle, donne trop souvent l’impression que la rareté de la concurrence, les coûts d’infrastructure, la fiscalité et les marges commerciales finissent par être répercutés sur le même portefeuille déjà exsangue.

Aux multinationales des télécommunications, il faut donc poser une question simple : quel modèle de société numérique voulez-vous construire en RDC ? Celui où un jeune entrepreneur dépense une part disproportionnée de ses maigres revenus pour promouvoir son activité sur Internet, ou celui où la baisse du prix de la donnée permet d’élargir considérablement le nombre d’utilisateurs et donc le marché ? Aux autorités congolaises, la question est encore plus directe : où est la politique publique de l’accessibilité numérique ? L’ARPTC dispose déjà d’un observatoire du marché et publie les offres déclarées par les opérateurs ; son rôle ne devrait pas seulement être de constater les tarifs, mais aussi de défendre la transparence, la concurrence et l’intérêt du consommateur.

Il existe des solutions. L’État devrait négocier avec les opérateurs un pacte national pour l’Internet abordable, avec des objectifs mesurables de baisse du prix du gigaoctet, des forfaits sociaux destinés aux étudiants, enseignants, chômeurs et jeunes entrepreneurs, ainsi que des offres spécifiques pour les activités professionnelles en ligne. Il faut également réduire les coûts qui renchérissent artificiellement la connectivité, accélérer le partage des infrastructures entre opérateurs, renforcer les réseaux de fibre et les points d’échange Internet locaux, et publier régulièrement un comparateur officiel des prix et de la qualité des services. La fiscalité numérique mérite elle aussi d’être évaluée : taxer davantage un secteur dont on prétend faire un moteur de croissance peut devenir contre-productif si cela renchérit l’accès du citoyen.

La RDC ne peut pas proclamer une révolution numérique tout en laissant Internet devenir un produit de luxe. Un gigaoctet trop cher est une école qui ferme, une petite entreprise qui renonce à vendre en ligne, un étudiant qui abandonne une formation à distance, un créateur qui ne publie plus et un entrepreneur qui voit son marché se rétrécir. La donnée numérique est désormais une ressource stratégique : elle doit circuler, pas être réservée à ceux qui peuvent se l’offrir. Aux opérateurs, il faut demander davantage d’investissements et de responsabilité sociale ; aux autorités, davantage de régulation et de courage. La RDC n’a pas besoin d’un peuple davantage taxé pour se connecter : elle a besoin d’un peuple davantage connecté pour créer, apprendre, travailler et investir.

Emmanuel Ndimwiza
Éditeur- Voix du Paysan

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