Voix du Paysan pour former et informer les citoyens : un engagement pour la justice sociale et climatique.
Le 7 août 2026, à Beni, le Café écologique « Voix de la Nature » a posé une question qui dépasse largement les frontières du Nord-Kivu : comment protéger durablement un patrimoine naturel exceptionnel lorsque ceux qui en hériteront demain ne sont pas encore suffisamment associés à sa défense aujourd’hui ?
À Beni, le 7 août, la conservation a quitté le langage feutré des rapports pour entrer dans celui, autrement plus rugueux, de la réalité congolaise. Autour du Café écologique « Voix de la Nature », le Parc national des Virunga a réuni experts, scientifiques, écologistes et jeunes pour parler de l’avenir d’un territoire où se croisent biodiversité exceptionnelle, pauvreté, conflits armés, pression démographique, commerce transfrontalier et convoitises sur les ressources naturelles. Le symbole est tout sauf anodin.
Dans cette partie de l’Afrique où la forêt peut être un refuge, le minerai une fortune et parfois une malédiction, protéger Virunga ne consiste plus seulement à défendre des gorilles, des volcans ou des forêts : il s’agit de décider qui aura le droit de définir la valeur du territoire et au bénéfice de qui. Car sous le couvert végétal se cache une autre géopolitique, celle des terres, des minerais, de l’énergie et des marchés. Et dans cette bataille, la jeunesse de Beni ne peut être spectatrice de son propre avenir.

L’histoire de Virunga rappelle d’ailleurs que la conservation n’est jamais neutre. Créé en 1925 sous le nom de parc national Albert, puis devenu Parc national des Virunga, il est considéré comme le premier parc national d’Afrique et a célébré en 2025 son centenaire. Mais derrière cette légende écologique subsiste une histoire plus complexe, marquée par les ambiguïtés d’une conservation longtemps pensée depuis le sommet plutôt qu’avec les populations. Or, au XXIᵉ siècle, on ne peut prétendre protéger durablement une forêt tout en laissant les communautés riveraines regarder passer, de l’autre côté des frontières du parc, les richesses de leur sous-sol et les capitaux qui les accompagnent.
Le paradoxe serait alors explosif : demander aux populations de protéger une biodiversité dont elles ne perçoivent pas suffisamment les dividendes, tandis que les minerais, le bois, les terres ou les ressources énergétiques continuent d’attirer des intérêts puissants. La nouvelle conservation doit donc rompre avec le vieux réflexe de la forteresse. Elle doit faire de la population riveraine non pas une menace à contenir, mais un acteur économique, politique et écologique à responsabiliser, rémunérer et associer.

De Yellowstone à Virunga, l’histoire mondiale de la conservation est aussi celle d’un long apprentissage du rapport entre protection et pouvoir. Le 1er mars 1872, les États-Unis créaient Yellowstone, généralement considéré comme le premier parc national au monde, consacrant l’idée qu’un territoire pouvait être soustrait à la seule logique de l’exploitation pour être transmis aux générations futures. Mais Yellowstone rappelle également qu’aucune politique de conservation n’est éternellement légitime si elle efface les peuples qui habitaient les territoires concernés.
Plus d’un siècle plus tard, Virunga se trouve face à une équation encore plus redoutable : comment préserver un sanctuaire mondialement reconnu dans une région où l’insécurité, l’économie informelle, l’exploitation artisanale des ressources et les rivalités autour du contrôle des territoires fragilisent quotidiennement l’État de droit ? La réponse ne viendra ni d’un simple renforcement des barrières ni d’une multiplication des interdictions. Elle devra passer par une économie locale capable de rendre la conservation plus rentable que la destruction : agriculture durable, écotourisme lorsque les conditions sécuritaires le permettent, chaînes de valeur vertes, emplois pour les jeunes, énergie propre, recherche scientifique et mécanismes transparents de partage des bénéfices. Autrement dit, il faut que Virunga cesse d’être seulement un espace à protéger et devienne aussi un espace qui fait vivre dignement ceux qui le protègent.

C’est pourquoi le Café écologique de Beni mérite de devenir bien davantage qu’un rendez-vous institutionnel. Il pourrait être l’embryon d’une véritable diplomatie citoyenne autour de Virunga, réunissant scientifiques, communautés riveraines, enseignants, entrepreneurs, autorités publiques, organisations de conservation et jeunesse. L’UNESCO reconnaît depuis 1979 la valeur universelle exceptionnelle du parc, tandis que Virunga demeure inscrit sur la Liste du patrimoine mondial en péril depuis 1994. Cette reconnaissance internationale confère au parc un statut prestigieux, mais elle impose surtout une responsabilité collective : empêcher que la protection de la biodiversité ne soit dissociée des réalités économiques et sociales de ceux qui vivent autour d’elle.
Car il existe une contradiction que le monde extérieur ne pourra éternellement ignorer : demander à des populations fragilisées par la guerre et la pauvreté de devenir les gardiennes d’un patrimoine mondial sans leur garantir suffisamment d’opportunités peut transformer la conservation en promesse abstraite. La communauté internationale, l’UNESCO, l’ICCN, les gestionnaires du parc et les partenaires financiers doivent donc investir autant dans les hommes et les femmes de Virunga que dans ses infrastructures de conservation. Le véritable mur contre la destruction ne sera pas construit uniquement avec des patrouilles : il sera construit avec des écoles, des emplois, des revenus, de la justice et une jeunesse convaincue que protéger Virunga constitue aussi une stratégie de développement.
Aux conservateurs africains, aux décideurs congolais et aux partenaires internationaux, Beni adresse ainsi un avertissement qui vaut feuille de route : le prochain siècle de la conservation sera celui de la souveraineté écologique ou il sera celui de l’échec. Virunga peut devenir un laboratoire mondial d’une conservation nouvelle, capable de conjuguer biodiversité, justice sociale, économie locale et souveraineté sur les ressources naturelles. Mais cela suppose de regarder en face une réalité trop souvent contournée : dans une région où les minerais alimentent les convoitises et où la pauvreté nourrit les économies de survie, la protection d’un parc ne peut être durable si les populations riveraines restent en marge de sa prospérité.

La jeunesse de Beni pourrait précisément être la génération qui renverse cette équation : non plus choisir entre protéger la nature et chercher à vivre, mais comprendre que l’avenir économique du territoire dépend de la capacité à préserver son capital naturel. Un siècle après la naissance de Virunga, la question n’est donc plus seulement de savoir ce que nous voulons sauver. Elle est de savoir quel modèle de société nous voulons construire autour de ce que nous prétendons sauver. Virunga ne sera véritablement protégé que lorsque sa forêt, ses espèces, ses minerais, ses terres et surtout ses populations seront considérés comme les composantes d’un même patrimoine dont la richesse doit servir d’abord l’avenir de ceux qui en sont les gardiens.
Emmanuel Ndimwiza
Éditeur- Voix du Paysan