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Tchad : quand le pétrole devient le miroir d’un pouvoir sans contre-pouvoirs

Voix du Paysan pour former et informer les citoyens : un engagement pour la justice sociale et climatique.

Les accusations de l’ancien patron de l’Autorité indépendante de lutte contre la corruption plongent le Tchad au cœur d’une question vertigineuse : que reste-t-il de l’État lorsque ceux qui enquêtent sur le pouvoir sont réduits au silence ?

Le Tchad n’est pas seulement confronté à une affaire de corruption présumée. Il est confronté à l’épreuve de vérité que constituent les accusations d’Ousmane Abderamane Djougourou. En affirmant que des investigations sur la gestion du pétrole auraient été interrompues par des hommes armés et que des enquêteurs auraient été arrêtés, l’ancien responsable de l’AILC jette une lumière crue sur les fragilités de l’État de droit. Ces accusations, qui doivent être établies par des enquêtes indépendantes et contradictoires, sont trop graves pour être enterrées avec celui qui les porte.

Le pétrole, au Tchad comme ailleurs, n’est jamais une simple marchandise. Il est le nerf du pouvoir, la promesse du développement et, lorsqu’il échappe au contrôle public, la source d’une défiance qui finit par empoisonner toute une nation. Les écarts présumés entre les prix de commercialisation du brut tchadien et les références internationales méritent donc autre chose que le silence : ils appellent des audits transparents, l’accès aux documents et une justice capable de travailler sans pression politique. Car chaque baril détourné, s’il l’était réellement, est une école qui ne se construit pas, un hôpital qui manque, une route qui disparaît.

Plus explosive encore est l’affirmation selon laquelle l’ordre d’interrompre les investigations serait venu du sommet de l’État. Si elle était confirmée, la question dépasserait largement la personne de Djougourou : elle deviendrait une question institutionnelle majeure pour la République du Tchad. Dans un État de droit, l’autorité présidentielle ne peut être un sanctuaire soustrait au contrôle de la loi. La puissance publique tire sa légitimité non de l’impunité de ceux qui la détiennent, mais de leur capacité à accepter le contrôle, la contradiction et, lorsque les faits l’exigent, la reddition de comptes.

Et puis il y a les menaces. Elles constituent peut-être le signal le plus inquiétant de cette affaire. Lorsqu’un lanceur d’alerte, un contrôleur ou un ancien responsable public dit craindre pour sa sécurité après avoir dénoncé des pratiques présumées de prédation, la République ne peut détourner le regard. Protéger Djougourou, sa famille et les personnes susceptibles de détenir des preuves ne serait pas lui accorder un privilège : ce serait protéger le droit de chaque citoyen à demander des comptes à ceux qui administrent les richesses collectives.

Le Tchad est désormais devant un choix historique. Soit ces accusations sont examinées avec rigueur, indépendance et publicité, et la vérité permettra de blanchir les innocents ou de poursuivre les responsables. Soit elles rejoindront le cimetière déjà trop vaste des scandales que l’on préfère étouffer plutôt que résoudre. Le pétrole appartient à la nation ; l’État appartient à la République ; le pouvoir, lui, n’est jamais éternel. Ce qui demeure, en revanche, ce sont les archives, les signatures, les chiffres et les témoignages. Un régime peut faire taire une voix. Il ne peut pas indéfiniment faire taire les preuves.

Emmanuel Ndimwiza
Éditeur- Voix du Paysan

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