Voix du Paysan pour former et informer les citoyens : un engagement pour la justice sociale et climatique.
ÉDITORIAL|JUSTICE ENVIRONNEMENTALE
Le Lac Kivu n’est ni une propriété privée, ni une simple réserve de ressources naturelles. Il est un patrimoine écologique, économique et social dont dépendent des millions de vies. Face aux menaces qui pèsent sur son avenir, les communautés riveraines doivent cesser d’être de simples spectatrices pour devenir les premières sentinelles de sa protection.
Protéger le lac Kivu ne peut plus se résumer à multiplier les discours, organiser quelques rencontres protocolaires et prendre des photographies autour de tables de conférence. Pendant que les responsables débattent, le lac continue de subir les pressions de la pollution plastique, des activités humaines insuffisamment encadrées et des menaces qui fragilisent ses écosystèmes. De Goma à Bukavu, en passant par Idjwi, Kabare et Kalehe, les populations riveraines entretiennent avec cette étendue d’eau une relation vitale : elles y puisent leurs moyens de subsistance, y pratiquent la pêche, y transportent leurs marchandises et y construisent une partie de leur avenir. Pourtant, une question dérange : qui veille réellement sur ce patrimoine lorsque les projecteurs s’éteignent et que les discours institutionnels retombent dans le silence ?
Il est temps de rompre avec cette éducation environnementale descendante où l’expert parle, le participant écoute et tout le monde rentre chez soi sans que rien ne change. L’éducation populaire doit partir du vécu des communautés, de leurs observations, de leurs inquiétudes et de leurs connaissances du territoire. Un pêcheur qui constate une modification inhabituelle de l’eau, une vendeuse qui observe la diminution de certaines ressources halieutiques, un jeune qui découvre des déchets plastiques sur une rive ou un agriculteur qui dépend directement du lac détiennent chacun une parcelle de connaissance indispensable. Les réduire au rôle de simples bénéficiaires de sensibilisation serait une erreur politique et écologique. Les communautés ne doivent pas seulement être informées sur leur lac : elles doivent participer aux décisions qui déterminent son avenir.
Mais sensibiliser sans organiser, c’est condamner la mobilisation à l’essoufflement. Les séances d’éducation populaire doivent devenir des espaces de dialogue, d’observation et de décision collective. Il faut organiser des rencontres dans les villages, les marchés, les écoles, les associations de pêcheurs et les communautés religieuses, en privilégiant les langues locales, les témoignages, les illustrations et les échanges participatifs. Il faut également former des relais communautaires capables de documenter les changements observés, de signaler les incidents et de transmettre des informations fiables aux services compétents. Car un lac ne se protège pas uniquement depuis un bureau administratif : il se protège aussi depuis ses berges, ses villages, ses zones de pêche et ses espaces de vie. La véritable réussite d’une sensibilisation ne se mesure pas au nombre de personnes présentes, mais aux comportements transformés et aux mécanismes de vigilance effectivement installés.
Dès maintenant, quatre chantiers doivent passer de la parole à l’action. Premièrement, instaurer un système communautaire d’observation des changements du lac et de signalement des incidents, avec des procédures claires pour vérifier et transmettre les alertes. Deuxièmement, mettre en place des comités locaux de veille environnementale associant jeunes, pêcheurs, femmes, leaders communautaires et organisations de la société civile. Troisièmement, réaliser une cartographie participative des zones sensibles, des lieux d’alerte, des espaces exposés à la pollution et des moyens de subsistance dépendant du lac. Quatrièmement, élaborer un cahier de revendications précises, assorti d’engagements vérifiables, de responsables identifiés et d’un calendrier de suivi destiné aux autorités, aux entreprises et aux autres acteurs concernés. Et pour transformer ces engagements en responsabilité collective, chaque séance doit se terminer par une question simple, mais politiquement exigeante : « Quelles trois actions pouvons-nous engager dès maintenant pour protéger le lac Kivu ? » Les réponses doivent être consignées, les responsabilités partagées et les résultats évalués publiquement.
Le lac Kivu n’a pas besoin d’une nouvelle génération de discours écologiques sans lendemain. Il a besoin de citoyens informés, de communautés organisées, d’institutions responsables et d’entreprises tenues de respecter leurs obligations environnementales. Il a besoin d’une gouvernance qui considère les populations riveraines non comme des figurants dans les politiques de développement, mais comme des acteurs incontournables de la décision. Car derrière chaque rive polluée, chaque ressource menacée et chaque moyen de subsistance fragilisé, il y a des familles, des économies locales et des générations futures. L’avenir du lac Kivu ne se négocie pas dans l’indifférence : il se construit dans la vigilance, la participation et l’exigence de redevabilité. Le protéger aujourd’hui, c’est refuser que les générations de demain héritent de nos négligences.
Emmanuel Ndimwiza
Éditeur- Voix du Paysan
Lac Kivu : protéger le patrimoine commun ou laisser les communautés assister impuissantes à sa dégradation ?