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Le procès historique de Rambo et Ngaïssona : quand la justice internationale frappe fort en Centrafrique

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Après plus de sept années de procédures, la Cour pénale internationale (CPI) a finalement rendu son verdict dans l’une des affaires les plus emblématiques des violences qui ont ensanglanté la République centrafricaine (RCA) entre 2013 et 2014. Alfred Yékatom, connu sous le surnom évocateur de « Rambo », et Patrice-Édouard Ngaïssona ont été reconnus coupables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, avant d’être condamnés respectivement à quinze et douze ans d’emprisonnement.

Ce jugement marque un tournant majeur dans la lutte contre l’impunité et témoigne de la détermination de la justice internationale à faire éclater la vérité sur les atrocités qui ont déchiré ce pays africain. Mais au-delà des peines prononcées, ce procès révèle aussi les complexités, les tensions et les espoirs liés à la justice pour la Centrafrique.

Un contexte sanglant et des accusations lourdes

Entre septembre 2013 et février 2014, la Centrafrique, déjà fragile politiquement et socialement, a plongé dans un cycle de violences intercommunautaires d’une rare brutalité. La coalition rebelle Séléka, majoritairement musulmane, avait renversé le pouvoir en mars 2013, provoquant des représailles sanglantes de la part des milices anti-balaka, composées essentiellement de combattants chrétiens et animistes.

Alfred Yékatom, ex-commandant anti-balaka et député, et Patrice-Édouard Ngaïssona, haut dirigeant politique et président de la Fédération centrafricaine de football, sont accusés d’avoir orchestré et soutenu ces campagnes de terreur. Leurs actes ont visé principalement les populations musulmanes, victimes d’exactions telles que des massacres, des persécutions, l’enrôlement forcé d’enfants soldats, des violences sexuelles, ainsi que la destruction de biens religieux.

Le procès a débuté en 2018 avec l’émission des mandats d’arrêt, suivi de l’arrestation et du transfert des deux accusés à La Haye. En dépit des retards dus notamment à la pandémie de COVID-19, la procédure a avancé méthodiquement.

Après les audiences préliminaires de confirmation des charges en 2019, où la Cour a retenu une partie des accusations 20 chefs contre Yékatom, 28 contre Ngaïssona, la phase de procès s’est ouverte en février 2021. Au fil de trois ans, la CPI a entendu plus de 75 témoins, victimes, experts et anciens combattants, collectant des preuves tangibles allant des communications interceptées aux vidéos des violences.

La défense, quant à elle, a tenté de minimiser la responsabilité de ses clients, arguant que Yékatom n’aurait pas toujours eu le contrôle sur ses hommes et que Ngaïssona n’avait pas de rôle militaire direct. Ces arguments n’ont cependant pas convaincu la Chambre de jugement, qui a estimé leur implication directe et organisée dans les crimes commis.

Verdict et condamnations : une justice en marche

Le 24 juillet 2025, la CPI a rendu un verdict qui résonne comme un coup d’arrêt à l’impunité. Alfred Yékatom a été condamné à 15 ans de prison, Patrice-Édouard Ngaïssona à 12 ans, pour leur rôle dans la persécution systématique de civils musulmans. La Cour a insisté sur la gravité des faits et sur la nécessité de protéger les populations civiles dans tout conflit.

Ce jugement, s’il ne saurait effacer la douleur des victimes, constitue une reconnaissance officielle de leurs souffrances. Pour la partie civile, il s’agit d’une victoire morale, un signal fort envoyé à tous ceux qui commettent des crimes de masse. La justice internationale rappelle ainsi que nul n’est au-dessus des lois.

Cependant, les condamnations ont également provoqué des réactions mitigées. Le Parti centrafricain pour l’unité et le développement (PCUD), la formation politique de Ngaïssona, a dénoncé un verdict qu’il qualifie de politique, annonçant son intention de faire appel.

Ce procès est plus qu’un simple acte judiciaire : il est une pierre angulaire dans la quête de paix et de réconciliation en Centrafrique. Alors que le pays continue de souffrir de violences sporadiques et d’instabilité politique, la condamnation de deux figures emblématiques des milices anti-balaka est un message clair.

Elle rappelle que les auteurs de crimes, qu’ils soient chefs militaires ou leaders politiques, peuvent être tenus pour responsables. Cela peut encourager d’autres acteurs à renoncer à la violence et favoriser l’instauration d’un climat de confiance.

La justice doit cependant s’accompagner d’efforts sur le terrain : protection des populations, dialogue intercommunautaire, réparation des victimes et reconstruction des institutions.

Sur le plan judiciaire, cette affaire est emblématique de l’évolution de la Cour pénale internationale, qui se confronte souvent à des situations complexes dans des contextes de conflits internes. Le procès Yékatom-Ngaïssona est une illustration de la capacité de la CPI à cibler non seulement les chefs d’État ou hauts responsables, mais aussi les acteurs de terrain qui commanditent et exécutent des violences.

En cela, la CPI envoie un signal aux groupes armés et aux leaders politiques du monde entier : la responsabilité pénale internationale ne se limite pas aux grandes figures, mais englobe tous ceux qui participent à la commission de crimes graves.

Le verdict contre Alfred Yékatom et Patrice-Édouard Ngaïssona constitue une avancée majeure dans la justice internationale et dans la quête de paix en République centrafricaine. Ce procès, long et difficile, a permis de faire la lumière sur des atrocités longtemps ignorées ou occultées, et de poser les bases d’une justice plus équitable.

Pour la Centrafrique, ce jugement est une étape cruciale, non seulement pour rendre justice aux victimes, mais aussi pour reconstruire un pays meurtri et déchiré. Il reste désormais à traduire ce signal judiciaire en changements concrets sur le terrain, dans les cœurs et les esprits, afin que la violence ne soit plus jamais une réponse aux conflits.

Bélisaire Dorval Sahoul

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