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Niger : derrière les tirs de Niamey, les ombres d’une guerre d’influence

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Une nuit de tirs, des appels venus de l’étranger et un récit militaire qui ouvre plus de questions qu’il n’en referme : à Niamey, l’affaire de la base 101 pourrait dépasser largement le cadre d’un affrontement interne.

La déclaration du capitaine Roger Gabriel a le mérite de mettre des mots sur une nuit que les autorités nigériennes devront tôt ou tard éclaircir. Dans son récit, l’officier décrit une capitale militaire sous tension, où les lignes de loyauté se brouillent soudain entre éléments insurgés du BSR-COS et Garde présidentielle. Il affirme avoir refusé de faire engager son unité dans ce qu’il présente comme un affrontement fratricide. Mais surtout, il évoque une succession d’appels et de messages attribués à des interlocuteurs tchadiens, français, béninois et à des proches de l’ancien président Mohamed Bazoum. Des accusations lourdes, qui, si elles étaient confirmées, changeraient considérablement la lecture de cette nuit. Pour l’heure, elles demeurent des affirmations individuelles qui exigent vérification et confrontation avec les autorités et les parties mises en cause.

Car derrière les coups de feu, c’est toute la question de la souveraineté nigérienne qui affleure. Depuis le renversement de Mohamed Bazoum en juillet 2023, le Niger s’est engagé dans une rupture spectaculaire avec l’ancien ordre sécuritaire régional : départ des forces françaises, éloignement de la CEDEAO et rapprochement stratégique avec le Mali et le Burkina Faso au sein de l’Alliance des États du Sahel. Dans ce nouvel échiquier, Niamey n’est plus seulement un théâtre de lutte contre les groupes armés. Il est devenu un morceau disputé d’un puzzle géopolitique où se croisent intérêts militaires, rivalités régionales, diplomatie d’influence et compétition entre puissances. La moindre fissure dans l’appareil sécuritaire nigérien peut ainsi prendre une dimension internationale.

Le plus troublant, dans le récit du capitaine Gabriel, n’est donc peut-être pas seulement l’existence alléguée de contacts extérieurs, mais la possibilité que plusieurs réseaux aient cherché, simultanément, à comprendre, influencer ou peser sur le rapport de force. Si les appels évoqués ont réellement existé, leur nature devra être établie : simples démarches diplomatiques, tentatives de médiation, opérations d’influence ou véritable préparation d’une intervention ? Entre ces hypothèses, il existe un gouffre politique et juridique. Et c’est précisément pourquoi Niamey ne peut se contenter du silence. Dans une région où la rumeur précède souvent la preuve, la transparence devient une arme de souveraineté.

L’affaire révèle aussi la fragilité d’un Sahel où les crises nationales ne restent plus longtemps nationales. Le Niger partage ses frontières avec des États eux-mêmes traversés par des recompositions militaires, diplomatiques et sécuritaires majeures. Le Tchad occupe une position particulière dans cet environnement, tandis que le Bénin et la Côte d’Ivoire restent profondément liés à l’architecture régionale issue de la CEDEAO. Quant à la France, son influence militaire a reculé au Sahel, mais son empreinte diplomatique, sécuritaire et stratégique continue d’être scrutée avec suspicion par les régimes de l’Alliance des États du Sahel. Chaque accusation d’ingérence nourrit dès lors un récit politique devenu puissant : celui d’un continent qui entend reprendre la maîtrise de ses choix, de ses alliances et de sa sécurité.

Niamey se trouve ainsi devant un impératif : établir les faits avant que les récits ne deviennent des vérités. Qui a tiré ? Qui a donné les ordres ? Qui a sollicité qui ? Quels réseaux extérieurs ont réellement tenté de communiquer avec les acteurs de cette nuit ? Et surtout, y a-t-il eu projet d’intervention étrangère ? Ces questions ne relèvent ni de la propagande ni de la vengeance politique : elles touchent au cœur de la souveraineté nigérienne et à la stabilité d’une région déjà fracturée. La déclaration du capitaine Gabriel doit donc être prise au sérieux, non comme une vérité définitive, mais comme une pièce potentiellement importante d’une enquête que les autorités ont désormais le devoir de mener jusqu’au bout. Car dans le Sahel d’aujourd’hui, les guerres les plus décisives ne se jouent pas toujours au bruit des armes : certaines commencent par un appel téléphonique, passent par un écran de téléphone et s’achèvent dans le silence des chancelleries.

Emmanuel Ndimwiza
Éditeur- Voix du Paysan

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