Voix du Paysan pour former et informer les citoyens : un engagement pour la justice sociale et climatique.
De Fourier à nos jours, les scientifiques n’ont cessé d’annoncer le dérèglement climatique. Les dates ont changé, les preuves se sont accumulées, mais l’action politique reste terriblement en retard.
1820, 1861, 1896, 1938, 1956, 1958, 1965, 1971, 1975, 1979, 1982, 1990, 1992, 1997, 2002… La chronologie du réchauffement climatique ressemble désormais à un interminable réquisitoire. Dès les années 1820, Joseph Fourier identifiait le rôle de l’atmosphère dans le maintien de la chaleur terrestre. Eunice Newton Foote poursuivait cette intuition. En 1861, John Tyndall démontrait le rôle des gaz capables d’absorber le rayonnement infrarouge. En 1896, Svante Arrhenius calculait déjà les conséquences d’une hausse du CO₂. Puis vinrent les avertissements de 1902, la presse de 1912, Ivar Lo-Johansson en 1928, et Guy Stewart Callendar en 1938, qui relia explicitement le réchauffement à la combustion des énergies fossiles. Autrement dit : l’humanité ne découvre pas aujourd’hui le problème climatique. Elle le connaît depuis près de deux siècles.
Et pourtant, l’histoire ressemble à une immense occasion manquée. En 1956, Gilbert Plass parlait déjà d’un « grave problème pour les générations futures ». En 1957, Roger Revelle alertait sur le risque de désertification de régions américaines. En 1958, Charles David Keeling commençait ses mesures à Mauna Loa, donnant au monde la fameuse courbe du CO₂ qui allait devenir l’un des symboles les plus incontestables de la crise climatique. En 1965, un rapport remis à la Maison-Blanche prévoyait des changements climatiques mesurables et évoquait déjà des taxes visant les pollueurs. En 1970 et 1971, les travaux du MIT renforçaient encore l’alerte. En 1975, Wallace Broecker modélisait l’évolution des températures et prévenait que la poursuite des combustibles fossiles ferait grimper le thermomètre. En 1979, la première Conférence mondiale sur le climat et le rapport Charney confirmaient que le consensus scientifique était désormais solidement établi. Que fallait-il donc de plus pour agir ?
La suite est encore plus accablante. Dans les années 1970 et 1980, les compagnies pétrolières disposent elles-mêmes d’informations sur les conséquences climatiques de leurs activités. En 1982, Exxon modélise en interne le réchauffement provoqué par les émissions de CO₂. En 1983, l’Académie nationale des sciences américaine confirme la gravité du phénomène. En 1987, les travaux de Jean Jouzel et Claude Lorius renforcent la preuve historique du lien entre CO₂ et température. En 1988, le Giec est créé ; son premier rapport, en 1990, alerte sur une hausse considérable des températures. Puis viennent Rio en 1992, Kyoto en 1997, les alertes répétées des scientifiques et, en 2002, le célèbre cri de Jacques Chirac : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. » Vingt-quatre ans plus tard, la maison n’est plus seulement en train de brûler : certaines pièces sont déjà inhabitables. L’année 2024 a franchi le seuil de 1,5 °C de réchauffement sur une année, tandis que 2026 multiplie vagues de chaleur, sécheresses, incendies et catastrophes hydrométéorologiques.
Le véritable scandale climatique n’est donc plus celui de l’ignorance. C’est celui de l’inaction. Les scientifiques ont parlé ; les gouvernements ont signé ; les entreprises ont calculé ; les citoyens ont manifesté. Mais les émissions continuent, les investissements fossiles persistent et les intérêts économiques de court terme retardent encore les transformations nécessaires. Il faut désormais sortir de la politique des déclarations pour entrer dans celle des actes : accélérer massivement les énergies renouvelables, améliorer les réseaux électriques, développer les transports publics et non motorisés, rénover les bâtiments, réduire la dépendance au charbon, au pétrole et au gaz, protéger les forêts et restaurer les écosystèmes, soutenir l’agroécologie et l’agriculture résiliente, mettre fin aux subventions injustifiées aux combustibles fossiles et faire réellement payer les principaux pollueurs. Pour les pays vulnérables, notamment en Afrique, cela signifie aussi financer l’adaptation, l’accès à l’énergie propre, l’alerte précoce et la protection des populations contre les événements extrêmes.
Deux siècles après Fourier, la question n’est donc plus de savoir si le climat change, ni même si l’activité humaine en est responsable. La science a répondu. La question est désormais beaucoup plus brutale : combien de catastrophes faudra-t-il encore pour que la politique rattrape la science ? Continuer à attendre, c’est transférer aux générations futures une facture climatique dont elles ne sont pas responsables. Les dates de 1820 à 2026 racontent une histoire simple : nous avons eu le temps de savoir, le temps de comprendre et le temps d’agir. Ce qui manque aujourd’hui, ce n’est ni l’information ni les solutions. C’est le courage de les appliquer à la hauteur de l’urgence.
Emmanuel Ndimwiza
Éditeur- Voix du Paysan.
Réchauffement climatique : deux siècles d’alertes, et toujours le même déni