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Derrière les millions investis dans le port de Douala-Bonabéri se joue une bataille plus vaste : celle du contrôle des corridors qui font vivre l’Afrique centrale.
Le port n’est jamais seulement un quai, des grues et des navires. Il est une artère. Par lui passent les marchandises, les minerais, les céréales, le ciment, mais aussi une part décisive de la souveraineté économique des États enclavés. Avec l’entrée annoncée d’AD Ports Group à hauteur de 60 % dans Africa Ports Development, le Cameroun ouvre donc bien davantage qu’un terminal : il confie à un acteur émirati une position stratégique sur l’une des principales portes d’entrée de l’Afrique centrale.
L’investissement promis — 320 millions de dirhams, soit environ 73,4 millions d’euros — et les milliers d’emplois annoncés dessinent une perspective séduisante. Mais derrière l’éclat des chiffres, une question demeure : qui contrôle réellement le corridor lorsque le capital, la gestion et la durée de la concession se concentrent entre les mains d’un même opérateur ? Pour le Tchad, la République centrafricaine et les autres économies dépendantes de Douala, la réponse dépasse largement les frontières camerounaises.
Pendant trente ans, un terminal stratégique peut devenir une véritable rente logistique. Celui qui maîtrise le passage peut influencer les coûts, les investissements et les priorités commerciales. Dans une Afrique centrale où les infrastructures restent rares et les corridors vulnérables, la logistique n’est plus une affaire technique : elle devient une affaire de puissance. Le risque n’est pas nécessairement l’investissement étranger ; c’est l’absence de contrepoids, de transparence et de garanties protégeant l’intérêt collectif.
Cette opération illustre aussi le déplacement silencieux du centre de gravité économique de l’Afrique. Hier, les capitaux européens dominaient les infrastructures portuaires et commerciales. Aujourd’hui, les acteurs du Golfe avancent avec des moyens considérables, une vision de long terme et une redoutable stratégie de corridors. Ils ne regardent plus seulement l’Afrique comme un marché : ils la cartographient comme un réseau de flux à sécuriser.
Alors, avant de célébrer les grues neuves et les emplois promis, il faut poser la question qui dérange : à qui appartiendront les corridors africains de demain ? L’enjeu de Douala-Bonabéri n’est pas de fermer la porte aux capitaux émiratis. Il est de s’assurer que, lorsque cette porte sera ouverte pendant trente ans, la clé restera aussi entre les mains des Africains.
Emmanuel Ndimwiza
Éditeur- Voix du Paysan
Douala-Bonabéri : quand les ports deviennent les nouveaux leviers de puissance