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Du procès Habré au retrait de la CPI : quand Washington réécrit les règles de la justice et que le Tchad risque de sacrifier son héritage moral sur l’autel de la raison d’État

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Pendant longtemps, le procès d’Hissène Habré a représenté l’une des plus éclatantes défaites de la raison d’État face à l’exigence de justice. Pour une fois, un ancien chef d’État africain répondait de crimes imprescriptibles devant des juges africains, grâce à la ténacité des victimes, au courage des défenseurs des droits humains et à un concours diplomatique auquel les États-Unis avaient apporté leur soutien. Mais la géopolitique ne connaît ni fidélité ni mémoire. Elle ne connaît que les intérêts. Hier, Washington applaudissait une justice internationale utile lorsqu’elle poursuivait les adversaires ou les anciens alliés devenus encombrants. Aujourd’hui, cette même justice devient suspecte dès qu’elle s’approche des partenaires stratégiques ou des puissances militaires. Machiavel l’avait compris avant tous : le prince n’obéit à la morale que lorsqu’elle sert son pouvoir. Kissinger en fit une doctrine diplomatique. Carl Schmitt lui donna une justification théorique en faisant de l’exception le véritable fondement du politique. La Cour pénale internationale se retrouve ainsi prisonnière d’un paradoxe : célébrée lorsqu’elle légitime la puissance, contestée lorsqu’elle prétend lui imposer des limites. Le droit cesse alors d’être universel ; il devient un privilège distribué selon les rapports de force.

C’est dans ce contexte que le choix du Tchad revêt une portée qui dépasse largement sa souveraineté nationale. N’Djaména ouvre généreusement ses frontières à des centaines de milliers de réfugiés ayant fui les massacres du Darfour, partage avec eux des ressources déjà rares et assume un lourd fardeau humanitaire. Ce geste force le respect. Mais quelle contradiction historique que d’offrir un refuge aux survivants tout en se retirant de la seule juridiction permanente capable de poursuivre les responsables des atrocités qu’ils fuient. La souveraineté est invoquée comme un bouclier absolu. Pourtant, lorsqu’une décision nationale reçoit presque instantanément les applaudissements de la seule grande puissance qui n’a jamais reconnu la compétence de la CPI, le doute s’installe. L’indépendance proclamée ressemble moins à une affirmation de liberté qu’à une convergence d’intérêts. Depuis le discours de La Baule, les grandes puissances n’ont cessé d’alterner le langage des principes et celui des intérêts. Elles célèbrent la démocratie, les droits humains et l’État de droit tant que ces valeurs confortent leur influence ; elles les relativisent aussitôt qu’elles deviennent une contrainte stratégique. La morale internationale change ainsi de visage au rythme des priorités géopolitiques.

Juridiquement, le retrait du Statut de Rome ne produira pas d’effets immédiats. Les engagements du Tchad demeureront jusqu’à l’expiration du délai prévu par le traité. Mais l’essentiel n’est déjà plus là. Il réside dans le symbole. Les États quittent rarement une juridiction parce qu’ils contestent son passé ; ils s’en éloignent lorsqu’ils craignent ce qu’elle pourrait leur demander demain. Pendant que les camps de réfugiés du Darfour continuent de s’étendre, que les fosses communes remplacent les registres d’état civil et que les victimes attendent encore que justice soit rendue, un message d’une redoutable clarté se diffuse : les intérêts stratégiques valent désormais davantage que les droits des survivants. L’impunité ne revient jamais en fanfare. Elle avance silencieusement, enveloppée dans les habits rassurants de la souveraineté, de la sécurité nationale et du réalisme diplomatique. La raison d’État possède ce talent singulier : elle transforme les renoncements en nécessités et les abandons en choix responsables.

Au fond, la question dépasse désormais la CPI. Elle concerne l’idée même d’un ordre international fondé sur des règles communes. Les États-Unis défendent-ils encore le droit international, ou seulement un ordre où le droit demeure l’instrument des plus puissants et l’obligation des plus faibles ? Quant au Tchad, souhaite-t-il rester dans l’Histoire comme le pays qui permit d’écrire, avec le procès Habré, l’une des plus belles pages de la lutte africaine contre l’impunité, ou comme celui qui referma cette parenthèse au moment même où le Soudan réclamait davantage de justice ? Les empires passent. Les doctrines diplomatiques changent. Les alliances se nouent et se défont. Mais les victimes demeurent, tout comme la mémoire des peuples. Et cette mémoire possède une force que les chancelleries sous-estiment souvent : elle finit toujours par distinguer ceux qui ont fait de la justice un principe de ceux qui n’y ont vu qu’un instrument. On peut suspendre des financements, dénoncer des traités ou quitter des juridictions. On ne retire jamais durablement un peuple du tribunal de l’Histoire.

Emmanuel Ndimwiza
Éditeur- Voix du Paysan

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