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À Goma comme à Bukavu, même les universités semblent désormais devoir choisir leur camp. Curieuse époque où l’on prétend préparer l’avenir en commençant par désorganiser ceux qui doivent l’incarner.
À Goma et Bukavu, la guerre semble avoir découvert une nouvelle spécialité : l’administration universitaire. Après les territoires, les routes et les institutions, voici donc venu le temps de s’intéresser aux amphithéâtres, aux recteurs et aux étudiants. Jean-Baptiste Muhindo Kasekwa a raison de tirer la sonnette d’alarme : l’université n’est pourtant pas un quartier général. Elle ne produit ni munitions ni frontières ; elle produit des idées. Et c’est peut-être précisément ce qui la rend si dangereuse aux yeux de ceux qui préfèrent les populations silencieuses.
La suspension des activités dans plusieurs établissements publics offre, elle aussi, un curieux paradoxe. Pour protéger l’université, on ferme l’université ; pour préserver l’avenir, on interrompt les études. Près de 44 000 étudiants se retrouvent ainsi suspendus entre deux réalités : une guerre qui ne leur demande pas leur avis et une administration qui leur demande, elle, de patienter. Jean-Baptiste Muhindo Kasekwa pose la question qui dérange : combien de semestres une génération peut-elle sacrifier avant que l’exception ne devienne sa nouvelle normalité ?

La Résolution 2601 des Nations unies rappelle pourtant une évidence presque révolutionnaire dans notre époque : même en temps de guerre, l’éducation mérite d’être protégée. Mais à Goma comme à Bukavu, l’étudiant déplacé devrait donc, en plus de son sac à dos, emporter un budget pour le logement, le transport, la restauration et les frais académiques d’un autre établissement. Voilà une belle manière de rendre l’éducation « accessible » : déplacer simplement le problème jusqu’à ce qu’il disparaisse des statistiques. Jean-Baptiste Muhindo Kasekwa a raison d’insister : une solution administrative qui ignore la réalité sociale des familles n’est souvent qu’une suspension élégamment formulée.

Il faudrait donc rappeler à ceux qui rêvent de gouverner les universités une petite vérité : une salle de cours n’est pas un territoire à conquérir et un professeur n’est pas un fonctionnaire à aligner. L’université appartient à la société avant d’appartenir à ceux qui prétendent momentanément exercer l’autorité. Jean-Baptiste Muhindo Kasekwa, par son plaidoyer, remet ainsi une question essentielle au centre du débat : si l’on prétend se battre pour le futur du Congo, pourquoi commencer par mettre son avenir intellectuel en congé forcé ?

À force de vouloir tout contrôler, la guerre finit parfois par révéler ce qu’elle redoute le plus : une jeunesse qui réfléchit. Les armes peuvent fermer une porte, déplacer une administration ou interrompre un calendrier académique ; elles ne devraient jamais pouvoir décider de ce qu’un étudiant deviendra demain. À Goma et Bukavu, le véritable enjeu du plaidoyer de Jean-Baptiste Muhindo Kasekwa est donc plus grand qu’une simple réouverture des auditoires : il s’agit de savoir si, dans ce pays, l’avenir sera encore écrit par des diplômes et des idées — ou par ceux qui ont appris à écrire avec autre chose que des stylos.
La Rédaction