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Lac Kivu : ne réveillez pas le géant sous les eaux

Voix du Paysan pour former et informer les citoyens : un engagement pour la justice sociale et climatique.

Sous les eaux du Lac Kivu sommeille bien plus qu’une immense réserve de gaz méthane. Pour les communautés riveraines, ce lac est une source de vie, un patrimoine sacré et un équilibre fragile qu’aucune promesse de milliards ne devrait autoriser à bouleverser.

Le Lac Kivu n’est pas un simple gisement posé sur une carte pour satisfaire l’appétit des investisseurs. Il est une mémoire, une économie, un garde-manger et parfois même un sanctuaire. Des milliers de familles vivent de ses poissons, de ses eaux et des activités qui gravitent autour de ses rives. Dans les récits et les représentations de certaines communautés, le méthane qui dort dans ses profondeurs participe aussi à un équilibre mystérieux du lac : une présence qu’il convient de respecter plutôt que de brutaliser. Ici, la spiritualité n’est pas un folklore à balayer d’un revers de main, mais une expression de l’attachement des peuples à leur territoire.

Et pourtant, le même lac que l’on convoite pour ses richesses est transformé en dépotoir. Déchets ménagers, plastiques et eaux usées provenant de certaines agglomérations finissent dans ses eaux, comme si la valeur du lac dépendait uniquement de ce qu’il pourrait rapporter. Quelle étrange contradiction : vouloir extraire ses richesses souterraines tout en abandonnant ses richesses vivantes à la pollution ! Avant de parler de milliards, il faudrait peut-être commencer par protéger ce qui existe déjà.

La course au méthane pose alors une question qui dépasse largement la rentabilité des projets industriels : à qui appartient réellement le Lac Kivu ? Aux multinationales qui voient dans ses profondeurs une opportunité d’affaires ? Aux États qui espèrent des recettes fiscales et des investissements ? Ou aux communautés qui, génération après génération, ont construit leur existence autour de ses eaux ? Sans études d’impact socio-environnemental rigoureuses, sans transparence et sans prise en compte sérieuse des cahiers des charges communautaires, tout projet d’exploitation risque de transformer une promesse de développement en nouvelle source de vulnérabilité.

Les riverains ont donc raison de monter au créneau. Leur refus ne signifie pas nécessairement qu’ils rejettent tout développement : il rappelle une vérité élémentaire que les puissances économiques oublient trop souvent — un peuple ne doit pas être sacrifié au nom du profit. Leur revendication est simple : que les autorités placent d’abord la protection du Lac Kivu, la sécurité des populations et la préservation des écosystèmes au sommet de leurs priorités. Car lorsqu’un lac nourrit une population, protège des équilibres écologiques et porte une mémoire collective, son exploitation ne peut être décidée dans des bureaux éloignés de ses rives.

Il faut donc choisir : faire du Lac Kivu un coffre-fort pour quelques intérêts capitalistes ou le préserver comme un patrimoine commun pour les générations futures. Ne réveillons pas brutalement ce qui dort sous ses eaux. Le méthane peut attendre ; le lac, lui, ne peut pas être remplacé. Aux autorités de la RDC et du Rwanda revient une responsabilité historique : protéger, étudier, assainir et gouverner ce patrimoine avec les communautés, plutôt que de leur imposer des décisions prises au nom du rendement. Car le véritable développement ne consiste pas à extraire jusqu’à épuisement ce que la nature nous a confié. Il consiste à savoir parfois dire non, lorsque le prix du profit risque d’être la déstabilisation d’un écosystème dont dépend toute une région.

Emmanuel Ndimwiza
Éditeur- Voix du Paysan

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